Johann Strauss fils transcrit par Jean-Noël von der Weid – Seraient-ce vos rêves qui s’endorment? Vos désirs, dérisoires en complet veston?

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Surnommés « rois de la valse », les Strauss, dont le nom reste à tout jamais attaché à la « musique viennoise », et surtout à cette danse à trois temps, triomphent, cinquante ans durant, dans toutes les cours de l’Europe, grisant tous les couples serrés, tourbillonnant aux sons de mélodies débridées, raffinées, mélancoliques. Le plus prestigieux de la famille (il rayonnera jusqu’en Russie et aux États-Unis), Johann Strauss fils (1825-1899), violoniste, chef d’orchestre et compositeur donne ses lettres de noblesse à la valse symphonique au charme inexprimable, sensuel, énigmatique, à l’équilibre miraculeux. On passe alors de la musique de danse rurale, où l’on sautille à une danse de salon où l’on tourne, impalpable en glissant. Strauss laisse près de cinq cents pièces : quadrilles, polkas, marches, galops et bien sûr valses : le thème principal de la plus aboutie, Le beau Danube bleu, devint l’un des airs les plus connus et les plus célèbres au monde. De cette mélodie, son ami Brahms note les premières mesures sur l’éventail brisé d’Alice von Meyszner-Strauß, belle-fille de Strauss, avec cette mention: Leider nicht von Brahms (« Hélas ! pas de Brahms »). D’autres musiciens le tiennent en haute estime : Liszt, Mahler, Wagner, puis Ravel qui lui rend hommage dans une Valse mémorable (cf. chapitre 28), enfin, reconnaissance suprême, les trois compositeurs de l’École de Vienne, Schoenberg, Berg et Webern, instigateurs des musiques les plus avancées, au seuil du XXe siècle, transcrivent certaines des valses de Johann Strauss fils pour quatuor à cordes.

Wiener Blut (« Sang viennois ») pour orchestre, op. 354, 1873.

Après que l’idée de déluge se fut rassise, que le soleil eut séché tout ritardando, cette vase où se noie la valse, quelqu’un, cette folle excentrique, ventre offert, seins lourds et reins cabrés, soudain s’enlève du sol en faisant toupiner ses jambes, pour retomber à terre, dépitée. Pas un mot, pas une larme. Un charme pourtant, bien fort, qui dispose au plaisir, laisse comme une chaleur au front. Quoi de plus farce, songe-t-elle, consciente de son orgueilleuse attitude de muse du robinet pleureur, que ces façons enjôleuses qui confinent moins à la musique qu’au bruit xylophonique d’un gros pois tombant sur le parquet. En voulez-vous des sons de violons, doux et sensuels, sinueux, des sons-sang que lance ce noir escogriffe, debout au centre de la scène ; en voilà. Mélodies assouplies, bordées de braves tierces, basses pas obstinées du tout, dissonances résolues, accords de septième déminés… ah ! cette folie très convenable enflamme l’éphémère rongé de vos orages secrets ! Immensifie l’incroyable cocasserie de vos convoitises passionnées ! Seraient-ce vos rêves qui s’endorment ? Vos désirs, dérisoires en complet veston ? Serait-ce une valse qui tourne à l’envers ? Et quoi encore ? Dansez maintenant, dégoupillez-vous et remuez sans frein ! Baste la mystique ! la bouche d’ombre ! Assez d’âmes fouaillées qui brament ! Et mettez donc un peu d’ordre dans vos sons, insiste la muse, ravie de n’aimer que par le spasme à trois temps (à mille quand sa poitrine se déchire) : ça agace, pas vrai ? la précision, l’implacable, le massacre du langoureux ! Imaginez-vous qu’ayant vécu à Vienne, ville d’apocalypses, joyeuses ou non, vous n’ayez jamais, peinturlurée de sang et violette de vin, courbes frôleuses, chanté et dansé, lors d’une bacchanale étonnée, les accords triomphaux d’arabesques et pas de biche dans les astres, ces grands idiots sidérés, mais surtout l’accord astucieux du malentendu et de la double vue. L’équilibre se révèle troublant : entre vous, moite d’harmonie crépusculaire, et vous, rêche corde de violon qui claque1.

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CD : Neujahrskonzert – New Year’s Concert – Concert du Nouvel An à Vienne. Ouverture; Perpetuum Mobile; Wiener Blut; Fata Morgana, Radetzky- Marsch, etc. Wiener Philharmoniker, Lorin Maazel (dir.). DG, 1983.

 

Texte tiré de « Papiers sonores » de l’écrivain et multi-instrumentiste Fribourgeois Jean-Noël von der Weid, paru aux éditions Aedam Musicae. Comme le présente l’auteur: « Dans ce livre, une entente se noue entre deux modes d’expression qui semblaient irréconciliables, la musique et les mots. Grâce à une démarche singulière: en lisant les textes que je propose ici, lentement à voix basse, ou en les disant, distinctement à voix haute, vous entendrez sonner et chanter et danser les musiques dont ils émanent et s’inspirent (un simple clic sur un lien internet suffit pour les entendre, c’est alors comme si vous teniez dans vos mains une partition dont vous seriez l’interprète). Le papier se fait sonore, appelle les sons, que l’on peut entendre, «en vrai», au point que chaque mot, qui pétille, laisse un prolongement, et dans les sens et dans le cerveau; le lecteur, qui écoutait sans entendre, perd la gangue de passivité qui l’enveloppait, passant du simple amusement et de la délectation béate à un nouveau mode de connaissance et à un espace, sauvage de l’existence. »

 

 

Jean-Noël von der Weid (Photo Renaud-Gabriel Pion)

Jean-Noël von der Weid (Photo Renaud-Gabriel Pion)

 

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