La raison d’Etat ne saurait jamais justifier un assassinat


Peut-on justifier l’usage de la violence dans la lutte politique?

PAR FRANÇOIS MEYLAN

Alors que dans l’Hexagone on évoque «le questionnement» sur l’histoire de France – en particulier, sur la période coloniale, une question récurrente est de savoir si la raison d’Etat autorise l’assassinat. Ou plutôt, la fin justifie les moyens. A moins de s’appeler Jean-Jacques Rousseau qui s’exclamait: «commençons par écarter les faits», la réponse est assurément non.

L’énoncé de Rousseau justifia la quête d’un chemin vers l’homme nouveau – l’homme purifié, l’homme meilleur – invoquée lors de périodes sanguinaires telles que la Révolution française, l’avènement au pouvoir des Bolcheviques, les purges staliniennes, les camps de la mort nazis ou encore les assassinats perpétrés par le clan mafieux castriste à Cuba – pour ne mentionner que ceux-là. N’en déplaise à Rousseau, dans les faits, des hommes, des femmes et des enfants ont bel et bien été assassinés. Tout comme nous, ils aimaient et ils comptaient pour au moins quelqu’un. Le plus souvent, ils étaient innocents de tout crime. Cela aurait pu être nous.

Dans tous les cas, l’injustice causée par le meurtre d’innocents résonne pour l’éternité. Comme l’explique très clairement le Docteur François Adler, neurologue, psychiatre et psychothérapeute, dans son «Petit lexique de la psychothérapie», il n’y a pas de développement harmonieux et confiant entre les individus sans réciprocité. On ne fait pas à l’autre ce que l’on ne veut pas subir soi-même.

Alors non, aucun combat politique ni lutte idéologique ne sauraient justifier l’atteinte à l’intégrité de l’autre quelle qu’elle soit. La période de questionnement que semble emprunter la France est intéressante. A n’en pas douter, toutes les nations devraient en faire de même. Revisiter les dogmes et éclairer les faits sous un angle nouveau – ou plutôt nommer les choses telles qu’elles sont – ouvrirait un chemin d’empathie et d’humilité salutaire. Un recueillement et une réconciliation avec l’Histoire, avec les autres et… surtout avec soi-même et ses démons.

Nombreux sont encore les stigmates laissés par les injustices. Par exemple, en Espagne, réparation n’a toujours pas été apportée aux vaincus de la dictature franquiste. Les dommages dits «collatéraux» provoqués en Afghanistan comme en Irak par les tirs meurtriers des drones de l’armée américaine génèrent d’atroces douleurs, du ressentiment et de la haine pour longtemps. Parce qu’il n’y a pas de dommages collatéraux.

On a beau éteindre notre écran, il y a des hommes, des femmes, des enfants avec une histoire, des rêves et des gens pour lesquels ils comptaient qui ont bel et bien été assassinés. Il n’est pas nécessaire de relire les tables de Moïse et le commandement «tu ne tueras point» pour le comprendre. Certes, un minimum de rigueur intellectuelle et de bonne foi sont nécessaires. Mais peut-être bien que la déshumanisation à laquelle on assiste aujourd’hui, sur le plan économique, en est l’une des résultantes. En admettant que dans certains cas le meurtre était inévitable, qu’en est-il de la condition humaine in fine sur l’autel de l’optimisation des profits?

J’aimerais terminer sur la question subsidiaire: peut-on user de violence si on la limite à des actions visant du matériel voire des infrastructures telles que du sabotage? Là aussi, la réponse est assurément NON! Le sabotage du navire amiral de l’organisation écologiste Greenpeace, le Rainbow Warrior par la DGSE – les services secrets français, le 10 juillet 1985, en est une dramatique illustration. Bien que l’opération commanditée au nom de la raison d’Etat n’avait pour but «que» d’envoyer par le fond le bateau des écologistes qui protestaient contre les essais nucléaires dans le Pacifique, elle fit un décès. Celui de Fernando Perreira, photographe et membre de l’équipage, qui était resté, contre toute attente, dans le navire à quai. Si l’on avait usé de moyens pacifiques, à l’abri de toute imposition de la force et de l’emploi de la violence, Fernando Perreira, innocent de tout crime, ne serait pas pleuré pas sa famille.

A l’heure où tout est devenu consommation, superficialité et déresponsabilisation, il n’est plus que jamais utile humainement et spirituellement de bannir l’emploi de la violence sous toutes ses formes.

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