Le 18 juin, prends tes appels…


Un téléphone portable débranché et te voilà quasi signalée disparue, presque enlevée, voire totalement décédée. La streameuse Laura Lania en sait quelque chose. Ses fans lui ont remonté les bretelles comme des parents tyranniques.

PAR JOËL CERUTTI

Le jeudi 15 juin 2017, Laura Lania a eu besoin de souffler : « I just wanted a day unplugged». Comme son smartphone donne bêtement des signes de faiblesse technique, elle s’offre un petit jour hors du bal. Elle pose un lapin à une soirée qui se passe dans le cadre de l’E3 à Los Angeles, une convention de jeux vidéo. Elle part s’amuser au poker, pour de vrai, avec des cartes matérielles qui tiennent dans la main, qui tiennent dans la main (1). La malheureuse. L’inconsciente. La délurée. Cette envie d’oxygène ludique ne passe pas inaperçue.

Laura Lania, streameuse – elle teste des jeux vidéo en ligne, c’est son job – possède des fans. Pas mal, même. Sa déconnexion alimente en quelques heures les pires inquiétudes. Cela commence par un tweet d’une de ses amies – qui se demande où pourrait bien zoner Laura – repris 25 000 fois par de soudains détectives de La Toile. L’« info » rebondit sur le réseau social Reddit qui met un avis de recherche en page d’accueil. Reddit, c’est aux alentours de quarante millions de comptes d’utilisateurs… Lorsqu’elle se reconnecte, Laura rassure les bileux: « Les gars, je suis à l’hôtel, je vais bien. » Elle détaille, dans une petite vidéo, son téléphone HS et sa partie de poker. Hélas, les absentes ont toujours tort. La volée de bois vert s’abat sur l’immature jeune fille.

On la cloue au pilori, que cela ne se fait pas, qu’elle pourrait s’excuser meilleur, et c’est quoi cette addiction au jeu, et qu’elle n’aurait pas par hasard cocufié son petit ami et que cela ne serait pas un joli coup de pub juste pour se faire mousser ??? On exige des preuves matérielles qu’elle a réellement été taper le carton dans un casino ! Laura cède. Elle publie une photographie avec le ticket de sa table de jeu et la carte d’entrée plastifiée de l’Hollywood Park Casino. Certains adeptes – écumant de rage – menacent Laura de boycott sur ses futures parties en ligne. Tour à tour repentante – « C’est le jour le plus humiliant de ma vie » – ou rageuse – « J’ai merdé mais je continue ! » – Laura a compris la loi implacable du numérique. Le talion, à côté, c’est de la gentille marelle. Internet devient un parent mafieux qui sanctionne le plus minuscule écart. Tu te débranches ? Tu n’appartiens plus à la famille !

Tu peux rigoler des déboires de Laura sans te rendre compte que cela t’arrive – à une moindre échelle – au quotidien.

Ton smartphone s’impose comme une exigeante basse-cour avec plein de mamans et de papas poule. Ton application Facebook t’indique le temps extérieur : « Enlève ta petite laine, c’est canicule ». Elle veut être certaine que tu voyages bien dans tel secteur « Tu es bien à… ? Signale-le à tes ami(e)s !». Quelques minutes plus tard, elle te poste des pubs pour tes t-shirts pourraves où s’étale, en toutes lettres, le lieu où tu sirotes ton apéro !  Si tu négliges une de tes pages, elle te réprimande : « Cela fait longtemps que tu n’as rien posté sur… », que l’on pourrait décrypter par « Tu les fais quand, tes devoirs, bordel de feignasse ? » Comme les vacances approchent, j’en lis des qui proclament à la cantonade et par avance de ne bientôt plus être présents sur FB ! Tout juste s’ils ne publient pas un mot d’excuses de leurs parents. Je ne passe pas sous silence tes amis de chair, d’os et de doigts qui pianotent des « ???????? » impératifs et rageurs si tu ne donnes pas suite à leurs messages dans les cinq minutes. Tu te vois comme adulte, majeur, vacciné ? Ben non, la tutelle d’internet remplace celle de tes géniteurs.

Et si, ce 18 juin, tu ne répondais à aucun appel du pied numérique ? Juste durant quelques maigres heures ? Comme ça, histoire d’entrer (un peu) en résistance ? De prendre un maquis humain ? Avant tu rassures quand même tes proches. Tu fais la sourde oreille juste pour le plaisir d’être en écoute avec toi-même. Sage précaution. Sinon ils seraient fichus de t’envoyer un corbillard devant chez toi.

(1) Répétition voulue, allusion à un sketch que les moins de 30 ans pourraient connaître si leurs parents ont un CD de Coluche chez eux.

PJI

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One Response to “Le 18 juin, prends tes appels…”

  1. brigitte 19 juin 2017 at 13:42 #

    Excellent! tandis que d’autres vieilles mamans ont décidé d’entrer en résistance elles aussi
    Elles ne prendront plus de nouvelles de leurs enfants quinqua mais encore très bébés jusqu’à ce qu’enfin ils se bougent en premier ! Exercice très difficile à moins que tout soudain il se mette à pleuvoir des petits chats ce qui arrive très souvent juste quelques jours avant Noel .Fort heureusement elles aussi abonnées au natel qui ne répond que le temps du harponnage et puis plus rien les a préparées pour tenir tête à tout ce virtuel vrai piège à émotions

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