Une exposition et un livre pour redécouvrir le peintre vaudois Edouard Morerod


Qui connaît encore le nom du peintre hispanophile et orientaliste Edouard Morerod (1879-1919)?

PAR PIERRE JEANNERET

Une belle exposition au Musée d’art de Pully, visible jusqu’au 30 juillet, permet de redécouvrir cet artiste injustement oublié.

Elle s’accompagne d’un ouvrage tout simplement remarquable, aux somptueuses illustrations, rédigé par quatre auteurs sous la direction de Jacques Dominique Rouiller. Cet éminent spécialiste de l’art suisse s’est notamment fait connaître par les expositions qu’il a patronnées à la Fondation Gianadda. Parler du livre et de l’exposition revient au même, car cette dernière présente un certain nombre d’œuvres majeures de Morerod.

Edouard Henri Louis Morerod est né à Aigle le 16 mai 1879. Il est issu d’un milieu bourgeois aisé. Mais à l’instar de son grand ami Marius Borgeaud (1861-1924) – avant leur brouille – il dilapidera rapidement sa fortune et connaîtra souvent la gêne financière. A 12 ans, il est orphelin de père puis de mère. Faut-il attribuer à ce drame familial son caractère dépressif, qui lui a fait songer à plusieurs reprises au suicide? Après un premier séjour à Paris en 1900, il passe en 1901 trois mois en Russie comme précepteur d’un prince. Il en rapportera quelques toiles, souvent d’inspiration folklorique, qui ne constituent sans doute pas le meilleur de son œuvre. Il y révèle cependant un authentique talent de portraitiste.

Mais la découverte de sa vie, ce sera l’Espagne dès 1904, comme la Bretagne pour Borgeaud. Reniant son canton d’origine qu’il considère comme médiocre, il s’attachera viscéralement à l’Andalousie. Il faut dire qu’on est alors en pleine mode de l’hispanophilie. L’accession d’Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, au trône impérial, y fut sans doute pour quelque chose. L’Espagne a déjà séduit Manet, Prosper Mérimée et le compositeur Bizet avec Carmen.

Un peu plus tôt est apparue la vogue de l’orientalisme, avec le voyage de Chateaubriand au Proche-Orient, la peinture de Delacroix et de nombreux peintres académiques de la première partie du 19e siècle qui se complaisent dans les scènes de harem aux odalisques lascives…

L’originalité de Morerod est qu’il ne succombe pas à un exotisme facile. S’il peint quelques beaux paysages et un étonnant Tolède au clair de lunequi rappelle un peu le style d’Edvard Munch, il s’attache surtout aux personnages, et notamment aux Gitanes, qui représentent pour lui la liberté et un «primitivisme» authentique. Il fera même de l’une d’elles, la fière Pastora, son idéal de beauté féminine. Il s’intéresse aussi au petit peuple, à l’instar de son maître Steinlen, dont il ne partage cependant pas les idéaux anarchistes. Ses tableaux espagnols constituent incontestablement le meilleur de son œuvre. Ils occupent d’ailleurs une place importante au Musée de Pully.

D’Espagne, il passe au Maroc, plus précisément à Tanger. Il y séjourne à deux reprises, en 1905 et 1911. Même s’il est déçu par cette ville coloniale, qu’il juge abîmée par une trop forte présence française, il en ramène de belles toiles, en particulier de femmes voilées. Les plus saisissantes sont Una mora y su negra et ses Vendeuses de painmontrées de nuit, à la lueur des lanternes, toutes deux exposées à Pully.

Mais dès 1914, Edouard Morerod est diagnostiqué tuberculeux. Il va donc faire plusieurs séjours à Leysin (l’héliothérapie étant à cette époque la seule «médication» connue contre ce fléau). Il s’y ennuie et se sent condamné à peindre des montagnes, qui ne l’inspirent guère. Pourtant, on lui doit notamment un Chamossaire vu de la station climatique, à la palette de couleurs réduite, qui possède une réelle puissance.

La guerre de 1914  bouleverse ce francophile passionné. Comme Félix Vallotton et Eugène Burnand, il dessine des «poilus». Mais surtout, il peint une toile bouleversante, de caractère presque expressionniste, Femmes devant un jeune homme tué, qui constitue aussi l’un des moments forts de l’exposition pulliérane.

En été 1918, il rejoint St-Jean-de-Luz, où il peint d’aimables marines qui peuvent faire penser à Eugène Boudin. Surtout, il y rencontre Violette de Lasala, sœur du poète Supervielle, qui sera pour lui la Dame admirableet son dernier modèle, décliné dans plusieurs tableaux un peu mondains.

A nouveau hospitalisé à Leysin, Edouard Morerod descend à Lausanne pour y mourir le 22 juillet 1919. Un oubli progressif mettra de l’ombre sur sa personnalité et son œuvre picturale, qui méritaient absolument qu’on les en arrachât.

Domaine Public

«Edouard Morerod. Entre soleil et solitude», Musée d’art de Pully, du mercredi au dimanche de 14 à 18h, jusqu’au 30 juillet.

 

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