Tribune libre – Un an après l’attentat de Nice, c’est le droit à l’info qui fait polémique !


On l’a appris cette semaine, le parquet de Paris a demandé en urgence le retrait du dernier numéro de « Paris Match », celui qui porte la date du 13 juillet. L’hebdomadaire consacre huit pages à l’attentat de Nice perpétré le 14 juillet 2016 et publie sur une double page des photos qui sont des captures d’écran de la vidéosurveillance de la ville de Nice. Or certains de ces clichés avaient été versés au dossier de l’enquête judiciaire. Dans le « Figaro », les associations de victimes dénoncent des images qui portent atteinte à la dignité des victimes et de leurs proches. Comme le souligne, leur avocat, Maître Eric Morain : « Les victimes de Nice n’avaient pas besoin de ça. Vraiment pas. »

C’était il y a une tout juste une année, peu avant 23 heures. Après les feux d’artifice du 14 juillet, un camion de neuf tonnes fonçait dans la foule festive s’étant rendue sur la mythique Promenade des Anglais pour y célébrer la fête nationale. Avec le drame que l’on connaît. Soit 86 morts et des centaines de blessés. Et Florence Askenazy, pédopsychiatre, de rappeler au « Figaro » comment 18 bébés traumatisés sont encore traités par son service. Alors que neuf personnes demeurent incarcérées pour leurs liens avec l’assassin, désigné comme un terroriste.

Finalement, la décision du Tribunal de grande instance (TGI) a été communiquée au soir du 13 juillet: « Le retrait des kiosques (…) ne saurait constituer une mesure efficace, dès lors que le numéro litigieux est d’ores et déjà en vente. En revanche, pour mettre fin au trouble et prévenir tout dommage, il convient d’interdire toute nouvelle publication de photos. »

Remontant à l’année 1950 et à la guerre d’Algérie pour trouver une autre tentative semblable de censure judiciaire de la presse, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé une atteinte à la liberté de l’information. Le même argument est utilisé par le directeur de la rédaction Olivier Royant, pour qui « Paris Match entend défendre le droit des citoyens, au premier chef le droit des victimes, de savoir ce qui s’est passé exactement lors de l’attentat (…) Il s’agit de vues de loin, plans larges, sans identification possible des victimes ni atteinte à leur dignité. Elles sont publiées dans un souci de compréhension des événements. » Avis que ne partagent pas nombre de kiosquiers niçois qui ont refusé de distribuer le numéro incriminé de « Paris Match ».

Je me suis rendu moi-même sur les lieux le 10 août 2016. J’ai questionné des chauffeurs de taxi, le staff de l’équipe de foot fanion, des commerçants, restaurateurs, policiers, etc. L’ambiance était lourde. Mais l’accueil de cette population niçoise pareillement meurtrie fut toujours chaleureux, bienveillant et empreint d’une remarquable pudeur. Toutes et tous ont été touchés de près ou de loin par cet odieux assassinat de masse. Toutes et tous m’ont demandé d’aller me recueillir sur les lieux sinistrés et recouverts de centaines de gerbes de fleurs, de lettres, de peluches, de jouets – moins alertes que leurs aînés, les enfants ont payé le plus lourd tribut – autant de témoignages de souffrances et d’incompréhension.

Aussi est-il temps de restaurer – au même titre que l’éducation au Bien – la pudeur. Et pour le média qui nous occupe de se recentrer sur sa posture d’investigation. De rechercher la vérité tant au sujet des instigateurs de l’attentat que de leurs objectifs. Ceci sans monnayer l’insoutenable. Il en est de même pour tous les autres attentats. Ce n’est pas servir le droit de savoir que d’ajouter du sordide au meurtre. Sinon, on tue une seconde fois. Pire, on piétine la dignité de la victime et celle de ses proches.

Lutter contre le terrorisme et les violences politiques c’est aussi ne pas jouer dans la surenchère de l’information pour voyeurs, dans une société consumériste, déshumanisée, malade de marketing et d’overdose d’infos poubelle. Alors non, sur ce coup « Paris Match » ne fait pas juste en publiant des photos sur lesquelles on voit le camion du diable rouler sur des gens comme vous et moi. Réhabilitons l’humain et la pudeur.

François Meylan, Lausanne

Photo François Meylan, 10 août 2016

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3 Responses to “Tribune libre – Un an après l’attentat de Nice, c’est le droit à l’info qui fait polémique !”

  1. Christian Campiche 14 juillet 2017 at 13:43 #

    Le syndicat des journalistes a raison de dénoncer la censure, cette hydre toujours menaçante. Cela dit, il devrait aussi pousser ses membres à davantage de responsabilité.

    La presse de boulevard jouit d’un statut spécial qui reflète les ambiguïtés de notre société voyeuriste. Jusqu’ici seul le monde du spectacle pouvait se plaindre de cette intrusion. Les attentats, dans la mesure où ils concernent M. et Mme Tout le monde, portent le problème à une autre échelle. Jusqu’où va la liberté d’informer?

    La déclaration des devoirs et droits du journaliste impose une réflexion éthique. L’un de ses articles fondamentaux est très clair: « le compte rendu, par le texte, l’image et le son, de la guerre, d’actes terroristes, d’accidents et de catastrophes trouve ses limites dans le respect devant la souffrance des victimes et les sentiments de leurs proches. »

    En Suisse, un particulier peut déposer plainte au Conseil de la presse. Mais en France, cette instance n’existe pas. De toute façon, les décisions du CSP n’ont pas de valeur coercitive. D’où l’importance, pour le/la journaliste d’écrire au plus près de sa conscience. Il s’agit d’un acte moral et civique. Le respect d’autrui rehausse aussi sa mission qui le fait participer à la stabilité de la société.

  2. Manuel Ruch 15 juillet 2017 at 09:40 #

    La dérive du « droit à l’information » est ici avérée. Il ne s’agit que du pur voyeurisme qui fait appel aux instincts les plus vils, les plus macabres pour doper les ventes.
    Si j’ai bien lu, l’article n’apporte rien de nouveau si ce n’est ces photos volées.
    Aucun élément nouveau sur l’enquete, actualité néant puisque déjà un an, aucun nouveau point de vue, rien. Juste des corps et du sang.
    Où est la déontologie professionnelle même si l’article ne tombe pas sous le coup de la loi.
    « Le choc des photos » oui mais où est passée « le poids des mots » ?

  3. Bibi Fricotin 15 juillet 2017 at 16:15 #

    Effectivement, ce torchon de PM donne envie de vomir…. Comme quoi tous les journalistes ne font pas le même métier !

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