Newtown ou les symptômes d’une société qui se veut «civilisée» mais qui a perdu tout repère moral


La dramatique tuerie qui vient d’avoir lieu dans la commune huppée de Newtown au sein du comté de Fairfield, dans l’Etat le plus riche des Etats-Unis, a pris le devant de la scène médiatique comme aucun événement violent ne l’a été aux Etats-Unis depuis longtemps.

PAR ROBERT JAMES PARSONS

Le crime en a éclipsé un autre le même jour qui, sans celui du Connecticut, aurait dominé la une: à Las Vegas, dans le célèbre hôtel-casino Excalibur, un homme a tiré sur une femme, la tuant, avant de se suicider avec la même arme.

Le lendemain au petit matin, à Birmingham, Alabama, un homme a assassiné deux employés dans un hôpital puis un gendarme. Un second gendarme a tué l’assassin.

Sur le site internet War is Peace (La guerre, c’est la paix, inspiré du livre «1984» où un langage  perverti sert à convaincre la population que le bien est le mal et vice-versa) ont été publiés les chiffres suivants: en 2011, les armes à poing ont tué 8 personnes au Royaume-Uni, 21 en Suède, 34 en Suisse, 42 en Allemagne, 52 au Canada, … 10.728 aux Etats-Unis. A cela on peut ajouter plus de 100’000 morts par an aux Etats-Unis attribuables aux armes à feu entre les mains des particuliers.

L’hebdomadaire de gauche «Mother Jones» avait déjà fait remarquer qu’en 1995 on recensait   environ 200 millions armes à feu entre les mains de particuliers aux Etats-Unis, nombre qui était passé à quelque 300 millions fin 2011, soit une augmentation de 50%.  (Les chiffres sont établis sur une base de calcul des plus prudentes, donc bien en deçà de la réalité.) Et d’ajouter que le législatif du Michigan – autrefois l’un des Etats les plus progressistes, il est aujourd’hui investi par les «patriotes» du Tea Party qui conditionnent ses options politiques de manière radicalement opposée – vient de voter une loi permettant à toute personne (sans distinction d’âge) le port d’armes à feu dissimulées dans les écoles, les églises et les crèches, tout en abolissant (réduction du déficit oblige) dans les comtés les comités de contrôle chargés d’émettre les permis nécessaires pour le port d’une arme à feu dissimulée.

La droite se déchaîne, qualifiant ceux qui critiquent l’omniprésence d’armes à feu de cyniques qui ne cherchent qu’à exploiter un événement tragique et «unique» (ce serait la première fois qu’un drame semblable touche autant d’élèves dans une école primaire….) et ce afin de promouvoir un programme socialiste et liberticide.

Si un survol des 489 membres du Congrès fédéral inscrits sur Twitter révèle que tous ont exprimé leurs condoléances, seuls quatre d’entre eux ont évoqué le besoin d’une réforme des lois sur l’accès aux armes à feu par les particuliers. Un député new-yorkais s’est attiré les foudres de la population en déplorant que de tels événements soient devenus de la «routine» en raison du nombre d’armes à feu en circulation. Idem pour Rupert Murdoch, suite à un tweet surprise où le magnat de la presse dit: «Horribles nouvelles aujourd’hui. Quand est-ce que les politiques trouveront le courage d’interdire des armes automatiques – comme ils l’ont fait en Oz [Australie] après une tragédie similaire?»

On entend partout des personnes hurler que les élèves, à tout le moins les enseignants, auraient dû être armés; il y aurait eu moins de morts parce que le tueur aurait été éliminé plus rapidement. Dans la même veine, le gouverneur du Colorado, où le dernier massacre, perpétré dans un amphithéâtre, a été facilité par des fusils d’assaut, n’a pas mâché ses mots en dénonçant ceux qui voudraient réinstaurer l’interdiction de ces armes chez les particuliers, assurant que «si les fusils d’assaut n’avaient pas été disponibles, ni ceci, ni cela, ce mec aurait trouvé d’autres moyens, n’est-ce pas?»

On veut bien dans une société livrée, à une majorité écrasante, au culte de l’arme à feu et de la violence, mais il est irréfutable que les fusils automatiques rendent de tels sorties plus faciles, sans compter plus «efficaces». La tuerie du début de semaine dans un grand centre commercial de Clackamas, Oregon, l’a bien démontré.

A la National Rifle Association, tête de pont du lobby des armes à feu, c’est le silence radio qui prévaut, de même qu’à la Gun Owners of America, association de particuliers à tendance néo-nazie.

Ils n’ont rien à craindre. Le Bureau of Alcohol, Tobacco and Firearms, chargé de l’application des lois (quelles qu’elles soient) de contrôle des armes à feu, n’a les moyens d’effectuer une inspection qu’une fois par décennie.

De même, les très efficaces Centers for Disease Control and Prevention (CDC), qui autrefois soutenaient de manière importante les recherches sur la violence résultant de l’utilisation des armes à feu et l’élaboration d’une législation cohérente, ont été mis au pas par un Congrès réactionnaire dont le rapport annuel souligne qu’«aucun de ces fonds mis à disposition aux fins de prévention et de contrôle ne sera utilisé pour soutenir ou promouvoir le contrôle d’armes à feu.»

Absente entièrement du débat, bien sûr, est toute mention des tueries semblables effectuées par les drones sur les civils (y compris bon nombre d’enfants et de personnes âgées) au Pakistan et en Afghanistan. Si un massacre d’enfants dans une commune aisée est à déplorer, abattre encore plus «efficacement» des Musulmans n’est que de bonne guerre. Où que ce soit, il s’agit de symptômes d’une société qui se veut «civilisée» mais qui a perdu tout repère moral. Et c’est une perte qu’elle est peu susceptible de rectifier avant longtemps.

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