L’anglais cinquième langue nationale?


Je persiste et signe. Au risque totalement assumé de mettre une fois encore en colère José Ribeaud.

PAR JEAN-CLAUDE CREVOISIER

En suggérant, de façon certes provocatrice dans un précédent article, que l’anglais pourrait en Suisse remplacer l’allemand comme langue nationale, je ne pensais pas m’attirer les foudres de José Ribeaud. Du moins pas sous la forme véhémente et excessive que sa réaction a prise dans le «Quotidien jurassien» du 7 avril 2014. N’affirme-t-il pas que les arguments que j’ai développés à l’appui de cette proposition «apportent de l’eau au moulin des milieux alémaniques les plus chauvins et les plus populistes» et que «Christoph Blocher, l’idéologue et rhéteur de la droite ultraconservatrice et populiste va (en) jubiler».  Le débat mérite pourtant mieux que l’anathème et l’amalgame.

José Ribeaud est un connaisseur reconnu de la réalité linguistique actuelle de la Suisse. En écrivant «La Suisse plurilingue se déglingue», paru en 2010, il a lui-même déploré la dérive et le repli de la Suisse alémanique sur ses dialectes. Il y regrette aussi l’abandon, de plus en plus demandé dans cette partie du pays, du français comme première langue étrangère enseignée à l’école.

Bien fol est celui qui croit encore pouvoir inverser la tendance. Ces lamentations sont aujourd’hui vaines. Elles témoignent surtout de la déception du francophone face au manque, devenu chronique, de respect de ses concitoyens alémaniques pour sa langue. Elles s’expliquent aussi par le constat lucide d’un manque progressif de considération des mêmes milieux pour la Suisse francophone (et plus largement latine). La relative violence des imprécations de José Ribeaud révèlerait plutôt une impuissance (partagée avec beaucoup d’autres) à changer le cours des choses.

Il vaut mieux vouloir ce qu’on ne peut plus empêcher. C’est une façon de reprendre la main.

On peut d’ailleurs se demander si c’est l’abandon de l’allemand (une langue laborieusement apprise tant par les Romands que, semble-t-il, les Alémaniques) ou le choix de l’anglais comme langue nationale qui pourrait faire problème. La langue anglaise, c’est vrai, a un passé impérialiste. Cette langue est au départ portée et même imposée par les Anglais aux quatre coins du monde, puis par les Américains partout où leurs intérêts les conduisaient. La France, reconnaissons-le, a aussi tenté, avec moins de bonheur peut-être, d’accaparer des terres, de coloniser et d’acculturer des peuples sur d’autres continents. Mais les Suisses francophones ne lui en tiennent pas rigueur.

Cela dit, reconnaissons que l’anglais est une langue émérite de culture (merci Shakespeare, bonjour entre autres aux prix Nobel de littérature Faulkner, Hemingway, Steinbeck). Et que cela plaise ou non, elle est actuellement, presque partout dans le  monde (même si son influence commence à décliner), une langue largement véhiculaire. Et si elle l’est restée, même pour de nombreuses populations auxquelles elle a été infligée dans le passé, il n’y aurait pas de honte à ce qu’elle soit officiellement adoptée en Suisse. Une Suisse qui n’a jamais eu à en subir le joug, sauf récemment et par sa faute à propos des fonds en déshérence et du secret bancaire.

Article paru dans “Courant d’Idées“.

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4 Responses to “L’anglais cinquième langue nationale?”

  1. Bernard Walter 27 avril 2014 at 19:16 #

    M. Crevoisier, vous croyez donc qu’il n’y a que M. José Ribaud qui pense dans ce pays ?
    L’anglais comme langue nationale, tout mais pas ça, quelle horreur !
    Ce que vous préconisez n’est pas “reprendre la main”, c’est une capitulation.
    Vous parlez du « passé impérialiste » de la langue anglaise. Voulez-vous dire que la langue anglaise a un présent humaniste et démocratique ?
    Comment vouloir jouer encore un peu plus les petits larbins d’un système de brutale exploitation mondiale des gens et des ressources ?
    Avec ça, on va encourager la politique gouvernementale de notre pays sur des voies encore plus serviles et réactionnaires.
    Et sur le plan linguistique, ce qui est concevable dans les pays de l’Europe du Nord étant donné le côté minoritaire des langues scandinaves et du néerlandais, et la parenté proche de ces langues avec l’anglais, ne l’est pas pour nous. La français et l’italien ne sont pas parents de l’anglais. Nos langues nationales nous relient à de grandes cultures et nous permettent de communiquer avec un vaste ensemble en Europe. En outre, ce multilinguisme nous ouvre les portes d’autres langues de par le monde beaucoup plus aisément que pour les citoyens de pays monolingues.
    Qui plus est, cette langue officielle que nous aurions chez nous ne serait que cette pauvre langue que l’on entend dans le 95% des rues américaines, laquelle n’a plus grand rapport avec Shakespeare ou Faulkner, si c’est de cela qu’il s’agit.
    Et puisqu’on en est à la culture, je pense que la culture de nos racines est une chose importante. De grâce, ne faisons pas de la Suisse un pays où se développe une sous-culture américaine.
    Alors pitié, non, pas ça.

  2. Pivoine 28 avril 2014 at 13:06 #

    Hélas la Suisse romande aussi n’est plus très solidaire du français, la preuve, ses camps d’été qui attirent de nombreux enfants étrangers privilégient de plus en plus l’apprentissage de l’anglais….

  3. Bernard Walter 30 avril 2014 at 19:44 #

    Oups j’ai maltraité l’orthographe du nom de M. Ribeaud, et je n’aime pas ça. Mes excuses.

  4. Daniel 5 mai 2014 at 08:05 #

    Si le but est de se mettre “à la mode” en adoptant la langue qui fait semblant d’être internationale, prenons alors quelques longueurs d’avance et adoptons le chinois comme cinquième langue nationale…

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