Langue française, péril thurgovien


 Vilaine action. La Thurgovie entame un processus d’élimination de la langue française de sa scolarité.

PAR PIERRE KOLB

Car personne n’est dupe. C’est bien parce que la corvée du français contrarie une probable majorité de gens en Suisse allemande que la motion controversée a été adoptée cette semaine à Frauenfeld. Et parce que le débat linguistique est tabou en Suisse, on a préféré une méthode indirecte et hypocrite – le renvoi du début de cet enseignement du primaire au secondaire – pour initier ce processus. Mais il s’agit bien d’un processus de marginalisation avant élimination de cet enseignement. Sinon, pourquoi ne pas avoir, ainsi que le souligne le conseiller national valaisan Mathias Reynard, une des rares personnalités politiques à avoir réagi, pourquoi ne pas avoir renvoyé l’enseignement de l’anglais au secondaire, plutôt que le français?

Cette élimination ne sera pas immédiate. Il y aura peut-être d’abord, parce que sans doute une minorité y est attachée, un projet de renforcement de cet enseignement au moment de son renvoi au secondaire. Il y aura ça, peut-être, d’abord. Mais, la pression sur les programmes aidant, la branche sera allégée, et enfin rendue facultative, puis les cours ne seront «offerts» par établissement qu’à la condition d’un nombre minimal d’inscriptions. A moins que l’on ne mette carrément les élèves face à un choix anglais-français, selon la méthode utilisée naguère contre l’enseignement du grec ancien.

Les choses ne sont pas forcément planifiées de la sorte, mais un scénario de ce type paraît quasi-fatal.

La ministre thurgovienne de l’éducation l’a bien compris, qui a qualifié le vote des députés de son canton d’affront à la Suisse romande. L’actuel président de la CDIP (Conférence intercantonale de l’instruction publique) l’a peut-être aussi compris, mais sa première réaction est plutôt molle, du niveau de cette CDIP qui s’est montrée incapable de prévenir cette crise annoncée, comme elle avait montré ses limites lors d’une première grande offensive, de souche zurichoise, contre le français.

Ce président, Christoph Eymann, réussit à qualifier l’offensive thurgovienne de «léger déséquilibre» alors qu’il sait très bien que plusieurs démarches similaires, en Suisse allemande, sont dans le pipe-line.

D’ailleurs en mars dernier, à cause de l’adoption d’un postulat schaffhousois de la même eau que la motion thurgovienne, Alain Berset a annoncé que le Conseil fédéral était prêt à intervenir si l’abandon de l’enseignement d’une deuxième langue nationale dès l’école primaire devenait effectif. Nous y arrivons avec le cas de figure thurgovien.

Soulignons-le, cet impératif de «deuxième langue nationale» n’a rien à voir avec les théories sur le bilinguisme. Le bilinguisme est un état de fait de villes à la frontière des langues, à l’exemple par excellence de Bienne, où s’impose la pratique des deux langues sur une aire urbaine aux territoires linguistiques contigus. Ces cas sont limités, donnent lieu à des expériences intéressantes, présentent des avantages et des désagréments. Là-dessus se sont greffées des initiatives d’extension du bilinguisme jusqu’à une systématisation cantonale, comme l’a été une tentative fribourgeoise heureusement sèchement refusée en votation populaire. Ces velléités semblent sans lendemain (1).

Il existe une prolifération de cas individuels de bilinguisme, des formes relatives de bilinguisme. On peut à la limite y ranger l’expérience des Alémaniques qui passent du dialecte maternel à la pratique du hochdeutsch, encore que la parenté de ces patois avec l’allemand nuance cette appellation de bilinguisme, et surtout réduit à l’extrême les problèmes posés par cette dichotomie.

Il peut y avoir de plus sérieux problèmes de bilinguisme chez les enfants d’immigrés. Parfois avec les immigrés de l’intérieur s’agissant d’enfants d’Alémaniques, de Suisses italophones ou de Romands établis en dehors de leur aire linguistique. Le plus souvent avec les immigrés de l’extérieur, surtout les enfants allophones de classes modestes, jusqu’aux cas aigus des sans papier. Les enseignants d’école enfantine font souvent l’expérience d’enfants qui débarquent de leur communauté sans parfois comprendre un mot de français. C’est le bilinguisme initial, qui peut être handicapant, et justifie que des précautions soient prises, des mesures adaptées à des situations très variables.

L’exigence fédérale de la deuxième langue nationale, censée intervenir dans l’enseignement linguistique dès l’école primaire, mais de fait pas tout au début de cette scolarité, ne peut être assimilée à une visée de bilinguisme. La Suisse est un pays multilingue au sens où cohabitent des populations homogènes pratiquant chacune une langue sur leur territoire. Cette cohabitation est ancienne, antérieure à la création de la Suisse en 1848. Mais dès ce moment, la définition juridique de cet espace étatique a impliqué une transition: d’un modus vivendi où la cohabitation était surtout faite d’ignorance réciproque, on a évolué vers des pratiques d’échanges sociaux postulant l’apprentissage de la langue de l’autre. Cela s’est passé dans des contextes parfois conflictuels, sanctionnés d’un refus assez systématique, de la part de la Confédération, de codifier quelques règles élémentaires. A tort ou à raison, la Confédération s’est montrée la plupart du temps attentiste et non-interventionniste en matière linguistique. Etant tout de même admis un principe de la plus haute importance, celui de la territorialité des langues.

Le désengagement fédéral a eu des effets négatifs, notamment le fait de ne pas prendre en considération le déséquilibre quantitatif des langues en Suisse. Lorsque, dans des séances réunissant des représentants de l’ensemble de la Suisse, on entend observer une règle non écrite «chacun parle dans sa langue» on défavorise systématiquement les italophones et les francophones. Ils savent qu’il leur est inutile de venir s’ils ne comprennent pas l’allemand, cela s’explique bien. Il n’est en revanche pas normal que lorsqu’ils prennent la parole dans leur langue, ils ne soient en général que peu écoutés, et surtout pas compris. Ce n’est pas exceptionnel. C’est pourquoi les Tessinois, en général, s’expriment en allemand dans les cénacles suisses. Les Romands ont de plus en plus intérêt à le faire. Il faut encore noter qu’avec la détérioration du fédéralisme ces dernières décennies, des protections linguistiques sont tombées qui ont aggravé le déséquilibre quantitatif.

Dans ces circonstances, une politique active de sauvegarde linguistique eût consisté à exiger un enseignement complet des trois langues nationales dans l’ensemble de la Suisse (le problème du romanche, très particulier, étant mis à part). Une telle exigence, dont la faisabilité n’a même pas été examinée, aurait concrétisé la considération des langues sur un pied d’égalité, et aidé à sortir des rapports de force induits par les déséquilibres quantitatifs. C’est sans doute l’apathie de la Confédération qui n’a pas permis d’ouvrir cette voie, mais la règle d’un enseignement dès l’école primaire d’une deuxième langue nationale est un pas dans cette direction. Seule cette introduction à l’école primaire permet de passer de la pratique linguistique à l’approfondissement culturel. C’est essentiel. On se situe dans le respect de l’autre proche. Ainsi, les cantons romands ont logiquement privilégié l’allemand comme deuxième langue nationale, le Valais compris (où l’option de privilégier l’italien aurait été défendable). La plupart des cantons alémaniques ont opté pour le français comme deuxième langue nationale dès l’école primaire, mais en donnant une priorité à l’anglais. Uri, dans un premier temps, a choisi l’italien, très logiquement, sur l’axe du Gothard. Hélas, ce canton a ensuite sacrifié l’italien à l’anglais.

Il reste que cette règle de mise en valeur d’une deuxième langue nationale n’a de sens que si la réciprocité est appliquée. C’est ce que l’affaire thurgovienne met en cause, par la portée de la décision parlementaire prise cette semaine, et parce que cette décision est révélatrice d’un mouvement plus général, d’une pression que les exécutifs alémaniques n’arrivent plus à contenir. Si la construction législative laborieusement mise en place par la CDIP s’effondre de ce côté, ce le sera aussi en Suisse romande. C’est le sens de la consternation et de l’irritation manifestée par les ministres cantonaux romands de l’éducation. Ils notent que l’introduction de l’allemand au titre de deuxième langue nationale est en cours en Suisse romande, «bien qu’elle ne soit pas considérée comme un apprentissage facile, pas plus que ne l’est celui du français en Suisse alémanique.» Et donc, il n’y aurait pas de raison de s’obstiner si les autres font forfait.

Surtout qu’à l’arrière-plan, des voix se multiplient des deux côtés de la Sarine selon quoi les Suisses se comprendraient mieux en anglais. Il faudra revenir sur cette aberration, la solution du contreplaqué linguistique. Bornons-nous ici à la signaler en ayant conscience que cela se pratique dans des milieux commerciaux et technologiques à prétentions élitaires, mais que cela n’a pas encore investi la vie normale. Cependant, si on n’en parlait pas ou très peu naguère, on l’évoque de plus enplus souvent aujourd’hui. C’est symptomatique.

Mais oublions momentanément l’hydre anglo-saxonne pour nous en tenir aux implications premières de l’offensive anti-français du parlement thurgovien: une brèche dans une digue, que les ministres cantonaux de l’éducation ont l’air de vouloir colmater, ils sont concernés au premier chef. Mais que peuvent-ils faire, et que peut-on vraiment attendre de leur instrument la CDIP, au vu de ses antécédents? Une intervention fédérale pourrait bien s’avérer urgente.

(1)  La mode du bilinguisme a aussi fleuri dans l’offre scolaire, bilinguisme germano-français et bilinguisme à dominante anglo-saxonne dans l’enseignement privé. Il n’existe pas d’inventaire de ces cas. Selon de rares enquêtes journalistiques sur le bilinguisme franco-germanique à la frontière des langues, l’intérêt s’y est manifesté plus côté français qu’allemand.

 Article paru dans « Courant d’Idées » .

 

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