Lettre de Lima à un ami lecteur – Aujourd’hui le Brexit, hier le 9 février 2014 en Suisse…


Or donc, après ma réaction faite à chaud, à la suite du divorce entre la Grande-Bretagne et l’Europe, je te livre ci-dessous ce que j’écrivais alors à propos de cette Union européenne qui s’est inexorablement détachée des réalités du quotidien des citoyens.

PAR PIERRE ROTTET

Ce texte, que tu as sans doute lu dans la Lettre XXIX de mon dernier bouquin (1), est plus que jamais d’actu. Il avait même, ma modestie n’en souffrira pas, un brin de prémonitoire. Oh, pas bien difficile somme toute, à «prémoniter» pour qui observe l’Union européenne et ses satellites… J’avais intitulé cette 29e chronique «L’arnaque européenne». Ce extrait donc… qui commence à ma réaction après le vote des Suisses du 9 février 2014. J’étais à Lima pour y vivre mon été péruvien…

… C’était un lundi matin! Un de ces matins gueule de bois comme le sont ces lendemains de votations qui font que tu n’as guère envie de dire que tu es Suisse, à qui te le demanderait. Même si tu ajoutes, histoire de te dédouaner, que tu n’as rien à voir avec ceux qui creusèrent davantage encore la barrière des roestis par leur vote du 9 février 2014 à propos de la libre circulation. Qui le sera désormais un peu moins. La liberté, à toi que j’écris, va bien au-delà des frontières, des pensées. Dès lors qu’elle interfère sur l’esprit, elle est un peu – ou beaucoup – comme un parachute qui ne s’ouvrirait pas. Parce qu’il demeurerait fermé.

Navrant, tu en conviens, et c’est peu dire, même si le vote de la petite majorité des Suisses n’a rien de surprenant. L’Union européenne centralisatrice à outrance, ainsi que son arrogant Barroso qui sévissait à l’époque, si proche des élites et si loin du peuple. Pas étonnant que cette UE et ce personnage se font tellement mal voir! Et pas seulement en Suisse, ni uniquement par les mouvements ou partis d’extrême droite voire même un peu moins. A mon sens, l’UE et ses dirigeants sont aussi comme ce parachute qui ne s’ouvre pas. Pas seulement parce qu’ils demeurent fermés, mais principalement en raison de leur aveuglement. Leur prétention à être la voix de l’Europe, alors qu’ils ne sont que celle des banques, des milieux financiers, des multinationales, des élites… Et si peu des «petites gens». Du peuple!

C’est dire que cette Europe-là n’est de loin pas celle que je pourrais souhaiter. Pas surprenant, avec les dirigeants qui sont les siens. Imbus, y compris de leurs certitudes. Trop idiots aussi qu’ils sont pour se rendre compte de l’urgence qu’il y a à changer de cap.

C’est pas que je n’ai pas envie de te dire pourquoi cette UE m’indigne et m’exaspère. Quelqu’un d’autre l’a fait. Et mieux que je n’aurais pu, su. Surtout, je partage son point de vue, sur le thème de l’UE s’entend, après le vote de la Suisse du 9 février. Dans son édition du 13 au 19 février 2014, sous le titre «L’avertissement suisse», le «Nouvel Observateur» publie un éditorial signé Laurent Joffrin…

Je te l’offre et t’en cite des extraits: «Dans toute l’Europe, les peuples se détournent de l’ouverture et souhaitent le retour aux frontières d’antan, en matière migratoire, commerciale et même culturelle. Dans toute l’Europe, les peuples souffrent de la stagnation économique et soupirent après leur identité. L’Union n’en tient aucun compte et se contente de dénoncer rituellement «le populisme», ennemi confus qu’elle agite comme un épouvantail sans jamais chercher à le réduire. Pourtant elle devrait se rendre à une évidence: elle ne pourra pas changer de peuples».

Et l’éditorialiste de poursuivre, à propos de la mondialisation, en cause selon lui: «Elle est source de progrès, de pluralisme, d’ouverture. Mais elle bouscule les héritages, frappe les anciennes industries, mélange les populations, menace les équilibres sociaux. Elle touche surtout les Européens de manière inégale. Partout les classes dirigeantes y trouvent avantage. Partout les classes populaires ou moyennes en éprouvent les inconvénients ou les drames. Cette inégalité explique que partout, les partis de gouvernement, de droite et de gauche, voient leur légitimité se réduire et leur base électorale s’amoindrir comme peau de chagrin. Les élites votent pour la Raison, le Marché et l’Europe. Mais les élites sont minoritaires».

«Tant que les dirigeants européens n’auront pas compris cette réalité élémentaire, ils continueront à creuser la tombe politique de l’Union européenne, écrit Laurent Joffrin, l’Union doit être vue comme une chance d’avenir, mais aussi comme un rempart contre les excès de la mondialisation…»

C’est tellement vrai! Tu le sais aussi bien que moi, sous la pression de Bruxelles – pas seulement, je te l’accorde -, «on» a appliqué – on applique – des programmes d’austérité un peu partout en Europe. Au détriment et sur le dos des populations. L’Europe, qui était de plus en plus illisible pour une grande majorité des gens dans cette Union, se doit aujourd’hui de lire le verdict des urnes. Reflet de la colère. Cela à un peu plus de 16 mois de la gifle infligée à l’UE par la Grèce! En juillet 2015. Sans compter que des prémices couraient bien avant… Encore fallait-il s’en rendre compte.
Comment, en effet, se surprendre du vote ou du taux d’abstention des citoyens de cette Europe, à la fin du mois de mai 2014, lors des européennes. Depuis des années, à chaque nouvelle crise, à chaque nouvelle explosion de bulles financières ou de scandales, les gouvernants font des promesses. Vides, perfides, ou pires, électorales. Donc sans lendemains. Bonus et surprimes continuent de gratifier les tricheurs en millions d’euros. A chaque nouvelle crise, l’Europe – avec les Etats-Unis bien sûr – s’interroge sur les dettes, renfloue les banques et donne de l’air aux parachutes dorés de ceux qui f… le monde dans la merde. Sans jamais rien changer, et surtout pas contre ceux qui s’adonnent à la spéculation comme d’autres au proxénétisme ou font fructifier leurs ventes d’armes.

Mais qu’en sera-t-il demain, dans cette Europe, notamment, en ce qui concerne certains pays tout au moins, avec une partie de la population qui avait pris ses aises sans trop compter parfois, et qui voyait la misère de loin, ailleurs, bien ailleurs? Ceux-là mêmes qui commencent aujourd’hui à la connaître, à la vivre à leur tour, cette misère?

Qu’en sera-t-il, disais-je, lorsque ces millions de sans emploi, ces millions d’anciens consommateurs, d’ex-cadres et nouveaux pauvres, aux quatre coins de l’Europe, s’en viendront demain gonfler les files de personnes en quête de nourriture, d’aide sociale? Attends qu’ils sortent dans les rues. Je veux dire vraiment, pour crier leur indignation. Et faire leur révolte.

Je sais! J’ai toujours été incapable de faire dans la nuance lorsque je m’indigne. D’autres le font pour moi. Mais leurs phrases sonnent la complaisance, car à force de rechercher la prudence, on en arrive à ne plus oser. A ne plus rien oser! A mes yeux, l’Europe, dont on viole chaque jour un peu plus la conception qu’on en faisait, a cassé son jouet. En oubliant de se démarquer des oligarques du vieux continent. Des intérêts d’une minorité friquée. Aujourd’hui, elle n’est que cacophonante, cette Europe, avec ses divisions et ses voix discordantes. L’unité n’est qu’une façade. Et les disparités qui auraient en théorie dû constituer sa richesse culturelle, tout au moins, se révèlent sources de racisme, de haine, d’exclusions.

Crade échec! Elle se voulait interlocutrice de poids des Etats-Unis et de la Chine? Elle n’est que pâle partenaire. A la traîne qui plus est… La faute aux insupportables et méprisables attitudes de Bruxelles et de ses leaders, que le bon peuple d’Europe, sans même être ni de gauche ni de droite, des Balkans à la Grèce, de l’Espagne au Royaume-Uni, n’est sans doute jamais vraiment parvenu à prendre au sérieux. Et encore moins aujourd’hui.

L’eurodéputé socialiste grec Dimitrios Droutsas résume ainsi cet échec: «Nous avons mis en place des politiques contraires à nos idées. Nous avons pris des mesures en lesquelles nous ne croyions pas. Résultat logique: les gens ont perdu confiance. La société grecque bout et je crains que l’on n’assiste à une explosion». Prémonitoire! Comme si capitalisme financier et socialisme, par exemple, pouvaient cohabiter sans dommages!

Les dirigeants de cette pseudo-union, comme ceux des pays qui la composent, la fossoient de jour en jour, cette Europe-là. Vois-tu, je ne suis pas loin de me dire que les hommes de pouvoir tant à Bruxelles que dans les capitales de l’UE peuvent eux aussi redouter que le modèle du «printemps arabe» qui déchante dans l’ensemble, qu’ils encouragèrent pourtant et encensèrent au même titre que les médias, ne vienne désormais sous leur nez, sous leurs portes faire respirer un vent de révolte. Ne s’en vienne frapper comme un «hiver européen».

Il n’y a rien de plus déterminé que des hommes et des femmes qui n’ont plus rien à perdre, après avoir paumé leur boulot, leur toit, et jusqu’au goût du pain. Attends que leur revienne en revanche celui de la lutte, qu’ils se feront un devoir de faire contre ceux qui les plongent quotidiennement dans des lendemains sans avenir. Dans le marasme et la colère. Personne n’est à l’abri de cette colère.

Parce que personne, tu le sais aussi bien que moi, n’est à l’abri d’une décision inique, injuste, d’un licenciement pour satisfaire d’avides actionnaires. Ou pour mieux rétribuer indécemment les décideurs. Surtout, comme le disait un analyste après le dernier rapport d’Oxfam («Working for the few»), sorti le 20 janvier 2014, que «le travail n’a pas la cote lorsque la croissance est à 0 et que le chômage culmine au plus haut».

Cet analyste concluait ce que tu sais, certes, mais que je te rappelle parce qu’une fois parue dans la presse, si elle paraît, l’info sera bien vite oubliée… je cite: «Ce sont les revenus de capitaux qui permettent à cette partie de la population de s’enrichir».

Qu’est devenu le rêve européen? S’interrogeait à son tour le journaliste Serge Halimi début mai 2014. Et d’y répondre: «Une machine à punir. A mesure que le fonctionnement de celle-ci se perfectionne, le sentiment s’installe que des élites interchangeables profitent de chaque crise pour durcir leurs politiques d’austérité et imposer leur chimère fédérale».

Tu vois, à mon sens, la construction européenne entamée en 1951, lancée à plein régime au début des années 1980, s’est fissurée de toutes parts sous le choc de la crise. Anéanties, les promesses de solidarité. Désormais, la puissante bureaucratie de Bruxelles a réduit le Parlement de l’UE à un simulacre démocratique, une farce pour permettre la fuite en avant du libéralisme. Le chômage de masse et l’augmentation de la misère au sein des pays de l’Union, dans le Sud de l’Europe en particulier, invitait pourtant à une autre réflexion sur ce que le projet européen aurait pu et dû être….

(1) «Lettres à un ami – Chroniques aigres-douces – Pour dire aux cons qu’ils sont des cons et à ceux que j’aime que je les aime» , par Pierre Rottet, P.R. Editions 2015, 34 chroniques et 450 pages. Pour le commander: prottet@hotmail.fr

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