Voyous et sauvageons: tout se joue entre dix et quinze ans…


Les récents évènements de Viry-Châtillon avec une voiture de police atteinte par des cocktails-Molotov et deux agents entre la vie et la mort ont donné lieu à de nombreux commentaires et analyses.

PAR ALBERT EBASQUE

Plusieurs émissions dont l’excellent «C dans l’air» ont ainsi consacré plusieurs heures à ce qu’il faut bien appeler une attaque barbare de la part de jeunes individus sans doute mandatés par des caïds du quartier que la présence policière dérangeait dans la bonne marche de leurs petites affaires. Et dans ces commentaires et analyses, tout est passé au crible pour fournir – ou essayer de fournir – des explications cohérentes à cette réalité de notre société. Ainsi que le faisait remarquer l’un des intervenants, ce type de débat a déjà eu lieu en 2005 lors des affrontements violents entre jeunes banlieusards et policiers. Depuis cette date, 43 milliards d’euros (!!) ont été dépensés dans la rénovation urbaine, des initiatives ont été prises pour le chômage des jeunes, pour l’accompagnement éducatif, etc…

Mais en cet automne 2016, et bien qu’un évènement ne puisse refléter à lui seul une situation générale, nous nous posons les mêmes questions qu’en 2005: comment a-t-on pu laisser se créer ces zones de non-droit? Que sont ces territoires perdus de la République et sont-ils en développement? Qui est responsable? Comment freiner voire stopper cette tendance? Qui sont ces jeunes barbares et comment éviter que d’autres ne viennent grossir leurs rangs? Car le diagnostic est assez facile à établir: le trafic de stupéfiants étant au cœur du système avec son argent qui coule à flots, les maux de ces banlieues se résument en quelques mots: pas d’insertion dans la société civile, des ghettos urbains et leur misère sociale, des familles souvent mono parentales avec un père absent et une mère débordée ne sachant pas faire face, une éducation scolaire inachevée, un taux de chômage élevé, une «acculturation» en décalage absolu avec les valeurs de la République… Bref, un monde totalement en marge de notre société, un monde avec ses propres codes, ses règles et ses lois. Nombre de ces banlieues ont perdu leurs commerces, leurs médecins et leurs services publics à la suite d’agressions et de dégradations répétées.

Et la plupart du temps, élément relativement récent, ces voyous et sauvageons sont de plus en plus jeunes, aux alentours de quinze à dix-sept ans. Les tribunaux étant plus cléments avec les mineurs, ce sont ces derniers que les caïds envoient au front pour «casser du flic» afin que leurs petits et grands trafics puissent prospérer à l’abri des regards. La question qui se pose est donc la suivante: comment un gentil garçon de dix ans peut-il en seulement cinq ans devenir un barbare? Car à dix ans la plupart des enfants sont attachés à leur foyer, souvent fragiles et découvrant avec naïveté le monde qui les entoure. Puis vient la puberté, le temps de l’adolescence avec tous les changements physiologiques possibles et imaginables. Et c’est sans doute au cours de cette période précise de la vie que tout se joue: le caractère s’affirme avec une volonté d’indépendance vis-à-vis de la famille, parfois le décrochage scolaire et souvent les mauvaises rencontres. Car à cette âge-là on est sans défense et influençable. Sans aide, sans soutien, sans accompagnement, aucun jeune ne peut échapper à cette pression sociale. La tentation est trop forte de faire «comme les grands», d’adopter une vie sans autres contraintes que celles imposées par les chefs de la cité, de commencer par rendre des petits services rapidement rémunérés puis d’intégrer ce monde parallèle qui fait vivre tant de personnes, y compris sa propre famille. Et le gentil garçonnet qui aidait hier sa vieille voisine à porter ses courses au premier étage pourra devenir à quinze ans un «casseur de flics» avant d’être lui aussi un caïd vers vingt ans…

Il me semble que les mondes éducatif et associatif ainsi que les services sociaux devraient faire porter leurs efforts d’accompagnement sur ces tranches d’âge extrêmement sensibles allant de dix à quinze ans. Un suivi individualisé de ces jeunes dans leur développement personnel, scolaire et culturel permettrait peut-être de limiter les dégâts tout en sachant que l’emprise de l’environnement restera toujours déterminante. Mais – on peut toujours rêver – si l’on aide quelques centaines de ces gamins à échapper à un avenir de voyou, nous n’aurons pas perdu notre temps… et eux non plus.

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