Poème de Pascal Berney


Photo Pascal Berney

Je ne suis arrivé à rien
parce que j’ai lu

J’ai passé ma vie à lire
assis debout couché
en train en avion au bistrot
dans la salle d’attente d’un dentiste
entre deux scènes
dans l’improbable réalité
des théâtres

Je pensais que chaque livre
m’amènerait une vérité
puis
j’en lisais un autre
qui disait exactement le contraire

Et de contraires en contraires
de vérités en vérités
je me faisais des idées
qui ne me servaient à rien

Alors je marchais pendant des heures

Les rues les quais les parcs la campagne
les routes les gares les banlieues les bancs
le chemin se traçait tout seul

La marche est un art de vivre très négligé

La plupart des gens savent où ils vont
d’un point à un autre sans se soucier du chemin

Moi je n’ai jamais su
j’allais au hasard

Je crois avoir autant erré
que j’ai lu de livres

Souvent
je me perdais dans cette ville si laide
dans laquelle pourtant il m’arrive de vivre
parfois

Le nom des rues tout à coup ne me disait plus rien
et tous ces visages inconnus nouveaux vivants
ne m’adressaient jamais la parole

Je n’étais qu’une simple tension de l’air
un sorte de brume
je devenais flou opaque
je m’estompais
avec cette tendance à disparaître là-bas
au coin de la rue
pour n’apparaître nulle part
et aux yeux de personne

Mais
je m’en foutais

Mon seul langage c’était

“une bière, s’il vous plaît”
“on peut encore manger ?”
“bonjour, deux paquets de Gitanes sans filtre”
“au revoir, merci”

Les mots qui suffisent pour vivre

Même riche
j’ai toujours été pauvre
satisfaire sa faim
n’empêche pas d’être affamé

Tous mes pas m’auront mené
là où je suis

On me réclamera des comptes sans doute
personne n’est libre d’avoir vécu

J’ai tenté de chanter
comme cet oiseau étrange
qui ne chante que la nuit
pour bousculer les rêves

Je me rêvais hibou loup chat rossignol

Le hibou faisait le guet
le loup écartait les intrus
le chat éclairait de ses yeux les proies de la nuit
et le rossignol
déverouillait le cadenas des songes

Allez va vis efface-toi
sois un errant
fie-toi aux routes
elles mènent aux droits chemins
qui n’existent pas

Proposé par Sima Dakkus Rassoul

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