Chronique afghane – Nothingwood, le film qui transcende Salim Shaheen, le funambule afghan


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Sans appui institutionnel ni politique culturelle, le cinéma de l’Afghanistan, pays déchiré par une interminable guerre, ne se résigne aucunement.

PAR SIMA DAKKUS RASSOUL

Festival annuel de films de femmes de Hérat et, en 2017, « Lettre au Président » de Roya Sadat, cinéaste et productrice indépendante afghane, présenté au Festival de Locarno en témoignent.

Nothingwood est un documentaire original sur un cinéaste afghan hors norme, Salim Shaheen, qui, avec sa petite troupe, multiplie les rôles dans tous les sens du terme. On doit ce film étonnant et sensible à Sonia Kronlund, productrice à France Culture de l’émission “Les pieds sur terre”. Il est sorti à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. La réalisatrice connaît l’Afghanistan et a travaillé sur des thèmes concernant la situation des femmes afghanes, notamment. Son intérêt pour les réalités, également dans les émissions qu’elle produit, est clair. C’est ce qui fait la beauté de son film, car il joue sur différents plans de réalité.

Shaheen occupe tout l’écran, il danse, il chante, il rit, il se fâche – un réalisateur doit parfois rire, parfois crier, dit-il. L’essentiel est que ses tournages avancent. Auteur de plus de cent films, il joue sur tous les tons, des plus fins aux plus excessifs. Difficile de réaliser l’envergure de Shaheen et sa popularité sans connaître le cinéma indien populaire qui a bercé des générations d’Afghans. Les rôles de « bouffons » – ce qu’on peut trouver de plus proches de l’esprit occidental – sont des modèles de révélateurs de vérité sous le masque du rire et de l’exagération. Il est bien connu que ces personnages risquent leur vie dans la cour des puissants.

La présence de la réalisatrice sur les images apporte au film précisément l’un de ses charmes qui consiste à balancer constamment entre la réalité du tournage du film et celle plus implicite à laquelle renvoie Shaheen, ce réalisateur vibrant. Le personnage surprend du fait que l’arrière-fond culturel dans lequel il baigne est allusif et n’apparaît vraiment dans le film que lorsqu’il est dans sa maison, avec ses enfants. C’est l’un des rares moments où apparaît son caractère, sa discrétion sur sa pensée et sa philosophie.

Un homme du Nord de l’Afghanistan, Mazar-é-Sharif, ayant vécu une vie de guerrier, il délivre une sorte de message sur l’art de survivre en pays ravagé. Cet amoureux fou du cinéma mange l’écran. Sous des dehors débridés, il se révèle un excellent conteur. Pour qui connaît un pays où la violence crée quotidiennement des mythes, ses images ont force de mémoire historique. Shaheen mentionne rapidement Farkhunda dans ses sujets. Une femme, ayant fait des études de religion, qui a été lapidée à la sortie de la mosquée à Kaboul, passée ensuite sous les roues d’une voiture et brûlée au bord de la rivière. Une immense secousse dans la population afghane.

« Le cinéma afghan est né en 2002, après la chute des talibans qui interdisaient les images. Il y a eu “Osama”, le film de Siddiq Barmak, puis mon film “Terre et cendres”, sortis à Cannes. Barmak ayant étudié en Russie et moi en France, nous essayons d’ouvrir le cinéma afghan sur le monde. Il y a un cinéma en Afghanistan, mais pas encore une identité cinématographique telle qu’en Inde et en Iran », disait Atiq Rahimi, écrivain et réalisateur franco-afghan[1]. La guerre, depuis, n’a cessé de faire rage.

Salim Shaheen, évoque l’histoire de son pays qui pour l’instant se perd dans les soubresauts de la guerre. Il sait de quoi il parle, quand il affirme ce qu’un réalisateur peut faire. Ses films réels ou imaginaires rassemblent les fragments d’une vie et d’une histoire collective.

La visite, avec l’équipe du documentaire, dans le vide laissé par les Budha de Bamyan est en soi un éloge significatif de la culture de la région. Non seulement à l’égard des monuments. Tout un système de pensée a traversé le pays et y est resté se mélangeant à ce creuset de cultures différentes qu’est l’Afghanistan.

Salim met en scène son personnage, mais reste sur le registre de la parodie et de l’auto-dérision, personnages typés, arts martiaux dont le cinéma occidental est si friand. Son aura, son humour, son audace et ses films parlent aux Afghans et fondent sa popularité. Facettes multiples d’un personnage complexe et flamboyant.

Haut en couleur pourrait-on dire de l’amuseur Shaheen l’Afghan, mais alors toute la palette d’un peintre populaire et savant à la fois qui dessine une grande page de l’histoire de son pays. Une réalité qu’il sait lire dans les événements dont il est le témoin et dont nos informations nous tiennent à l’écart, ici. Ce film reflète le dialogue de deux cultures. D’un échange précieux entre la réalisatrice et son personnage qui gardent tout leur mystère de part et d’autre.

A voir jusqu’au 29 septembre 2017

[1] Entretien SDR avec Atiq Rahimi, 21 février 2013, “Le Courrier”.

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