Et la terre trembla au Mexique, mais qu’allait faire Dieu si près de l’enfer?


Partout l’injonction : « Priez pour le Mexique !»

PAR FERMIN BELZA, Mexico

Mais peut-être faudrait-il d’abord se demander ce qu’allait faire Dieu si près de l’enfer, là où la plaque tectonique Cocos tenta de soulever celle de l’Amérique du Nord ?

A 11 heures avait retenti l’alarme à Mexico afin de commémorer les 32 ans du tremblement de terre qui avait fait plus de 10’000 morts en son temps, sans compter les trop vite ensevelis. Dieu et la géologie ont des caprices de mémoire. Et c’est de cette mémoire ensevelie que remonte l’histoire.

Niée et tuée, Tenochtitlan  l’ancienne capitale aztèque, pas encore détruite par Cortès et qui lui fit écrire, aux rois très catholiques, que jamais il n’avait vu telle splendeur. Tenochtitlan était alors une île sur le lac de Texcoco, entourée de fleurs et montagnes. L’extension de Mexico se fit sur des ruines et l’assèchement du lac, laissa des sédiments meubles parfois profonds de plus de 40 mètres, amplifiant ainsi tous tremblements.

Il y a beaucoup de raisons de pleurer cet ancien lac et des plaies bien difficiles à cicatriser.

Le Mexique est le résultat de mélanges. Les secousses énormes catalysent cette mixité. Mais quand les temps décantent, réapparaît l’évidence des géographies des castes. Comme les ruines du tremblement, en réplique du passé. Ici les secousses de l’histoire ne sont pas moins fortes que celles de la géologie. Les volcans n’en sont que la partie visible.

A une secousse d’une ampleur de 7,1 sur une échelle qui n’est plus celle de Richter, le 19 septembre à 1h15, répondent aujourd’hui plus de 200 morts déjà, sans compter les encore trop vite ensevelis. Ailleurs dans le pays, ils sont bien plus de 100. À plus de 2300 mètres, dans cette urbanité de plus 24 millions d’humanités, étendue sur quatre Etats, dans une marée de lumières, la vie se fissure mais la vie continue. Une ville si près du ciel et si loin de Dieu.

Ils étaient sur le marché de Tacuba, sur cette route Mexico-Tacuba, par laquelle Cortès était entré dans la ville. Sur les étals, des fruits et légumes en pyramides. Ici, les citrons et oranges sont verts comme les christophines. Et la terre devint bleue de peur comme une orange verte, frappée en deux secondes par deux tremblements de terre. Ils accélérèrent le pas jusqu’à la sortie, l’animal en soi ne laissant place à rien d’autre dans ces moments-là. Les marchands restèrent sur place tenant à leur boutique plus qu’à la vie. Les lampes entrèrent en transe mais les pyramides de fruits ne s’écroulèrent pas. Des personnes à l’extérieur, assises sur le sol, criaient et pleuraient. Il venait d’y avoir un autre tremblement de terre à Mexico. Ils n’avaient pas eu peur, l’un habitué, l’autre comme étranger au moment et à lui-même. Et il se rendit compte qu’en sortant d’un pas si rapide, il avait contourné une vieille dame plutôt que de lui prêter secours. L’humanité lui revint sous forme de honte, de terrible honte. Contrairement à tout animal, ce n’est pas l’instinct qui nous détermine, mais notre humanité. L’instinct, nous lui tournons le dos pour être ce que nous sommes et quand l’instinct nous rattrape, il nous laisse inhumain, fissuré. Bien qu’il remplisse tout, le tremblement de terre avait duré un peu plus de deux minutes.

La ville avait collapsé dans son trafic et un bruit ininterrompu de sirènes d’ambulances. Ni métro, ni taxi. Sur le long chemin de la maison, seuls les attroupements de cravatés en costume devant les tours de verre semblaient incongrus. Les chemisiers des femmes otomies sont plus chamarrés de couleurs, faits de fleurs bordées, mais on en voit très peu dans le quartier des affaires. Ils s’arrêtèrent sur les bords du lac de Chapultepec, prendre un café. Ni les canards, ni les hérons, pas même les pédalos en forme de signe, ne semblaient être émus par l’exceptionnalité du moment. Tout semblait à l’identique. En chemin, sur l’avenue, ils ne s’arrêtèrent même pas pour regarder les scultures surréalistes si belles d’Eleonora Carrington, car c’est l’homme qui regarde l’art, pas l’animal.

De surréalisme ici, en temps normal, il n’en manque pas et moins encore en ce jour, car après une très longue randonnée, ils arrivèrent enfin près de leur maison. Là, un Christ en croix, plus jeune et plus nu que Jésus, aussi rigide que le Messie gisant, se tenait debout, yeux fermés, au milieu des voitures. Ils ramenèrent le jeune homme sur le trottoir, tentant de l’empêcher de retourner au milieu des pare-chocs. Un uniformé leur fit comprendre qu’il n’était en rien concerné par la vie ou la mort de ce garçon. Une fois encore, Barabbas fut préféré à Jésus. Ils le vêtirent d’un caleçon long qu’une voisine leur avait lancé depuis une fenêtre. Il fut aussi simple de l’habiller que d’habiller un enfant récalcitrant ou un mort. Et d’une journée simple, ils rentrèrent à la maison avec un mystère recouvert d’un caleçon long d’enfant. Il avait toujours les bras en croix et yeux et bouche toujours aussi clos.

La foi est aveugle. Sans ouvrir ni les yeux ni la bouche, il écrivit son nom : FERNANDO.

Avait-il senti le tremblement de terre ?

-Non, fit la tête.

Que lui était-il passé ? Il pleura.

Peine d’amour ?

-Oui, fit la tête.

Un prénom de fille fut tracé sur la feuille, si tremblé qu’il fut impossible de le lire.

Ils eurent la confirmation que les peines amours sont pires que les tremblements de terre.

Non sans peine, quand la tension de la ville fut moins palpable, ils le portèrent vers un centre de la Croix-Rouge où des gens couraient de partout. A l’entrée des urgences, une caméra et un micro attendaient en direct toute la misère du monde. Le temps d’un échange très peu amène, ils emportèrent sur une chaise roulante Fernando, les bras en croix, sans un mot, sans un regard. Ils n’eurent même pas le temps de saluer qui leur avait tant pleuré sur l’épaule.

À minuit, l’électricité revint ainsi que l’absolue nécessité de savoir les gens aimés saufs. Puis les images de désolation et de désarroi les immergèrent. Jusque-là, ils n’avaient pas pris la mesure du désastre. Il était resté étranger à lui et au réel. Sur la télévision en continu, il y avait le spectacle de la pornographie de la souffrance d’autrui, toute caméra et micro ouverts. Sur internet, on voyait une ville entière soulevée, non plus par ses pierres mais par son humanité. Sans être convoqués, beaucoup étaient allés donner leur sang. Sans être convoqués, beaucoup plus encore étaient allés remuer les décombres pour y extraire des vies, sans que la poussière fut encore retombée. Et sans être convoqués, bien plus encore étaient allés guérir, nourrir et vêtir. À l’impossible trop d’humanité, il y eut trop d’aides ces jours-là. Et c’est l’humanité des autres qui nous permet de réintégrer notre être. A ce moment précis, je pouvais pleurer.

Mexico n’est pas faite que d’entrailles. Quand vous arriverez sur le haut d’une de ces montagnes, à la tombée de la nuit, vous prendrez la mesure d’une mer de lumières oranges, comme le fruit cette fois et comme la terre. Une vie ne suffit pas à voir les confins de tant de vies, dans un paysage qui vous soulève, vous laissant à l’essentiel, comme dans un face-à-face avec une peinture rupestre ou un ex-voto. L’âme nue.

Il y eut des répliques plus tard. Deux personnes moururent. Le cœur.

Nous ne saurons jamais si Fernando est ressuscité à d’autres amours.

Photo FB

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