Un assassinat d’intimidation à l’adresse du journalisme d’investigation au centre de l’Europe


Lundi après-midi 16 octobre 2017, à Malte, l’attentat à la voiture piégée qui a coûté la vie à la journaliste Daphne Caruana Galizia est révélateur à plus d’un titre.

PAR FRANÇOIS MEYLAN

En premier lieu, l’importance des charges explosives placées sous le véhicule que conduisait la journaliste démontrent que l’objectif était double. Premièrement, ne laisser aucune chance à sa conductrice. Ensuite, en faire un exemple. C’est un acte d’intimidation destiné à l’ensemble des médias de l’île comme au journalisme d’investigation en Europe occidentale. C’est un précédent. Ce n’est pas anodin.

Malte, membre de l’Union européenne (UE) depuis 2004, est, entre autres, connue pour l’opacité de ses ressorts économiques. Les revenus de l’archipel sont principalement générés par son pavillon de complaisance et par le biais de plus de 60000 entités offshore. Par exemple, on y trouve les sièges de toutes les sociétés de jeux de hasard. On attribue également à cette petite république de moins de 440000 âmes des activités illicites. En mai dernier, le quotidien italien “L’Espresso” désignait ce nouveau “Panama” de la Méditerranée comme haut lieu de blanchiment de l’argent de la drogue.

Exacerbée par les limites des médias traditionnels, Daphne Caruana Galizia, conservatrice et femme de droite, avait ouvert son blog “Running Commentary” en 2008. Elle y a dénoncé notamment l’implication dans le scandale des “Panama Papers” de politiciens au plus haut niveau du gouvernement et plus récemment une affaire de blanchiment au profit d’entreprises criminelles situées en Azerbaïdjan. Des ennemis, elle en avait tant dans les rangs du pouvoir – les travaillistes, centre gauche – que dans l’opposition – les nationalistes, centre droite.

Tragiquement, tout était réuni pour que cette mort annoncée se produise. La corruption est monnaie courante à La Valette comme dans l’ensemble de l’archipel. Et tout le monde s’y connaît. On y lave le linge sale en famille. Celle que l’on qualifiait de “Wikileaks à elle toute seule” était l’empêcheuse de tourner rond. La journaliste et mère de famille de 53 ans était régulièrement menacée. Elle ne cachait ni sa peur ni la nature des intimidations qui l’affectaient. Comme le rappelle Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes : “Elle faisait l’objet de menaces de mort. Celles-ci avaient été portées à la connaissance du Conseil de l’Europe, en février dernier. D’autre part, elle subissait un harcèlement judiciaire permanent.”

Les politiques comme les privés de l’archipel s’étaient ligués contre elle. Faute de protection, son “exécution” n’était plus qu’une question de temps. Que le doigt appuyant sur la gâchette vienne de La Valette, d’Azerbaïdjan ou d’ailleurs ne change rien à cette réalité brûlante: le journalisme d’investigation est devenu indésirable. À présent, il sera difficile de fermer les yeux sur la “Malta Nostra.”

Photo Meylan

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