Dürrenmatt et la justice dans le monde, “Comme nous vivons, c’est faux”


La mission de la Véga.

C’est le titre d’une pièce radiophonique de Friedrich Dürrenmatt, écrite en 1954.

Pour Dürrenmatt, le problème de la justice dans le monde est une véritable obsession. Un des derniers entretiens télévisés qu’il a eus se termine par cette parole incroyablement forte, qu’il dit par deux fois, sans qu’il y ajoute de commentaire : «Wir leben falsch, wir leben falsch» (“Comme nous vivons, c’est faux” ) Le grand intérêt de «La mission de la Véga», pièce peu connue, est que Dürrenmatt y développe la vision d’une société idéale reposant sur une profonde solidarité entre tous les hommes. Mais sa démarche n’a rien d’angélique. Au contraire des visions utopiques que l’on trouve chez Rabelais ou Goethe par exemple, Dürrenmatt, qui en ce sens est bien de son temps, a en effet placé cette société sur une planète où les conditions de vie sont exécrables. Pour lui, seule la nécessité absolue peut contraindre la société des hommes à fonctionner sur des principes de vraie justice. Le paradoxe, c’est que le bonheur qui en découle est plus grand que le terrible inconfort matériel dans lequel vivent les Vénusiens.

Situation générale.

L’action se déroule en 2255. Le monde est partagé en deux camps de force égale. D’un côté, le camp de la liberté, c’est-à-dire l’Europe et les Amériques, de l’autre côté le camp communiste, à savoir l’Asie, l’Afrique et l’Australie, tous sous l’influence des Russes. Le contexte géopolitique de 1954, date de parution de la pièce, c’est la guerre froide entre le bloc occidental guidé par les USA et le bloc communiste guidé par l’URSS. La meilleure partie de la Lune appartient à ces derniers. Mars est neutre et trop puissant pour être conquis. Après 300 ans de guerre froide, la guerre générale est devenue inévitable.

Le camp de la liberté se rend alors sur Vénus à bord du vaisseau spatial Véga. La mission des envoyés est de s’assurer une alliance avec les habitants de cette planète. Les conditions de vie sur Venus sont épouvantables. C’est pourquoi la planète est utilisée comme colonie pénitentiaire. On y trouve aussi bien des criminels de droit commun que des dissidents, coupables d’avoir des idées différentes, le plus souvent communistes ou anticommunistes, selon le camp d’où ils proviennent. Pour les Terriens, les habitants de Venus (deux millions environ) sont « libres sur Venus. Pour la Terre, ils sont morts ». Et puis il s’y trouve encore quelques habitants un peu curieux : ce sont des commissaires des deux camps, chargés d’administrer la planète, et qui n’ont plus voulu retourner sur Terre, sans d’ailleurs qu’ils soient remplacés. L’un d’entre eux, Bonstetten (B), rencontrera, à la fin de la pièce, le personnage central de l’histoire, Wood (W), ministre des affaires étrangères, chef de la mission, personnage pétri d’idéaux humanistes. Pour simplifier, nous appellerons T les autres représentants terriens de la mission et V les autres Vénusiens.

La mission est en route vers Vénus.

Wood à ses amis. Nous ne savons pas encore ce que les représentants de cette planète demandent, comment négocier avec eux et si nous allons trouver une dictature ou un régime parlementaire.

A leur arrivée, Wood et son équipe sont bien surpris de ne trouver que trois personnes en haillons pour les accueillir. Wood fait un grand discours, inaudible en raison des orages incessants qui sévissent sur Vénus. Puis les discussions commencent.

Wood Puis-je vous demander quel est votre statut dans le gouvernement et jusqu’où vont vos pouvoirs pour négocier.

V. (John Smith) Nous n’avons pas de gouvernement.

T. Si nous vous comprenons bien, vous avez une structure de représentation authentiquement démocratique…

V. Nous n’avons rien de tel. … Vénus est grande et nous sommes petits. Elle est cruelle. Nous devons nous battre si nous voulons vivre. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de faire de la politique.

T. Monsieur Smith, vous vous déclarez représentant de Vénus.

V. Je le suis.

T. Alors quelqu’un a bien dû vous donner ce pouvoir !

V. Oui, moi-même.

Les Terriens se retirent dans leur vaisseau spatial pour discuter de la situation.

T. C’est à devenir fou, tout ça.

Wood Moi, ils m’impressionnent ces Vénusiens. Ils sont libres. Pas de gouvernement. Chacun peut être représentant de la planète. Il faut le faire !

T. C’est insupportable.

Wood C’est toujours insupportable de faire la rencontre de son idéal dans la réalité.

T. Q’est-ce que vous y voyez comme idéal ?

Wood Eh bien est-ce qu’il y a une politique plus idéale que celle de ne pas en avoir besoin ? (…)

Maintenant, nous avons deux atouts : c’est de donner du pouvoir à leurs représentants et de promettre aux Vénusiens le retour sur Terre quand ensemble nous aurons battu les Russes.

Les Terriens retournent sur Vénus. Mais les représentants ont changé, c’est une nouvelle personne, Irène, qui continue la négociation. Wood s’adapte. Il lui fait un discours et la reconnaît comme chef d’Etat de Vénus.

V. Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Ça n’intéresse personne. Et demain, ce ne sera plus moi. Quelqu’un d’autre viendra.

Et en effet, le représentant suivant de Vénus est l’ancien commissaire Bonstetten, avec lequel Wood avait étudié la philosophie à Oxford.

Wood Alors vous restez dans ces conditions invivables ? Personne d’entre vous ne veut retourner sur Terre ? Je ne peux pas comprendre ça.

B. Tu viens de la Terre, c’est pourquoi tu ne peux pas comprendre.

Wood Vous êtes aussi des Terriens.

B. Nous l’avons oublié.

Wood Mais c’est épouvantable, la vie ici.

B. C’est une vraie vie. Que serais-je sur Terre, Wood ? Un diplomate. D’autres seraient des criminels, et puis il y aurait quelques idéalistes… Ici, nous devons tout faire, tout inventer, tout nous procurer. Nous n’avons pas de médicaments. De nombreuses plantes et fruits sont toxiques. Même l’eau, il faut s’y habituer.

Wood Mais contre quoi avez-vous échangé la Terre ?? Qu’est-ce que vous avez appris avec ça?

B. Que l’homme est précieux et que sa vie est une grâce.

Wood Ridicule. Sur Terre, on sait ça depuis longtemps.

B. Et alors ? Est-ce que vous vivez d’après cette connaissance ? D’après ce savoir?

Silence.

B. Vénus nous force à vivre selon notre connaissance des choses. C’est toute la différence. Si nous ne sommes pas solidaires, nous périssons.

Wood Et c’est pour cela que tu es resté… Dans cet enfer qui est un paradis.

B. Si nous voulions retourner, nous devrions tuer, car en ce moment, pour vous, aider est synonyme de tuer. Nous ne pouvons plus tuer.

Aux questions de Wood, Bonstetten lui explique pourquoi les Vénusiens ne s’allieront pas non plus avec les Russes.

B. Ceux de la Terre n’ont aucun pouvoir sur nous. Vénus est plus effrayante que vous. Celui qui y pose le pied est soumis à sa loi et il n’aura pas d’autre liberté que celle qu’elle lui accorde.

Wood La liberté de crever, oui.

B. La liberté de bien agir et de faire ce qui est nécessaire. La Terre est trop belle. Trop riche. Elle offre trop de possibilités. Elle mène aux inégalités. Sur Terre, la pauvreté est une honte, et ainsi elle est profanée. Chez nous, notre nourriture, nos outils ne portent que la marque de notre sueur, pas celle de l’injustice, comme sur Terre. Donc nous en avons peur, nous avons peur de son abondance, de la fausseté de la vie, peur d’un paradis qui est un enfer.

Silence

Wood Je dois te dire la vérité, Bonstetten, nous avons des bombes avec nous. Des bombes thermonucléaires. Au cas où vous refuseriez de nous aider.

B. Je le pensais bien.

Wood On ne pouvait pas faire autrement… Mais bien sûr, on ne les larguera pas ces bombes. Tu es mon ami, Bonstetten. Et je ne peux pas tuer un ami !

B. On tue facilement quand on ne voit pas sa victime.

Les Terriens repartent dans leur vaisseau spatial et larguent les bombes.

Wood Ça me dégoûte tout ça. Vénus, c’est l’horreur. Tous des criminels là-haut. Et puis Bonstetten, il voulait s’allier avec les Russes, c’est sûr. Ils ont bien voulu nous rouler. Bientôt, c’est sur Terre que les bombes tomberont. Heureusement que j’ai un abri anti-atomique officiel. Bon, je ne pourrai pas aller à la pêche. Je lirai mes classiques. Il n’y a rien de plus malsain que des lectures captivantes.

Introduction, traduction et résumés: Bernard Walter

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One Response to “Dürrenmatt et la justice dans le monde, “Comme nous vivons, c’est faux””

  1. Sima Dakkus Rassoul 21 décembre 2017 at 09:39 #

    Merci Bernard! Un grand de tous les temps et de toutes les cultures!

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