Espagne, le silence européen


L’affaire catalane prélude-t-elle à un éclatement de l’Europe? Comme tétanisée par le conflit entre Barcelone et Madrid, l’union basée à Bruxelles semble incapable de proposer une solution institutionnelle permettant de calmer la fièvre des antagonismes dans la péninsule ibérique. Son lourd silence est coupable car il laisse l’émotion l’emporter sur le développement d’arguments rationnels permettant la construction d’un édifice viable.

L’émotion. Ces derniers jours votre serviteur a passé beaucoup de temps à tenter de réconcilier les irréconciliables. Des échanges acerbes entre unionistes et indépendantistes sur l’espace des commentaires de la Méduse. Sans compter ceux auxquels il a fallu renoncer afin d’éviter de périlleux dérapages. En cause une totale incommunicabilité tenant d’abord à la surdité affichée par les inconditionnels de la méthode répressive à l’appui de l’intransigeance. Une attitude que nous avons de la peine à comprendre, disons-le tout de suite.

Les ruptures dramatiques ponctuent l’histoire de l’humanité et rendent parfois nécessaire de choisir son camp. Devant une situation qui le révolte et heurte son bon sens, l’intellectuel a le devoir de s’engager. L’auteur de ces lignes, pourquoi le cacher, a pris une option souverainiste dans la question catalane où l’enjeu d’une information équilibrée exige de se distancier des rouleaux compresseurs médiatiques tout acquis au statu quo, posture irresponsable car elle entretient le sentiment chez des millions de personnes ayant voté pour des partis indépendantistes que leurs aspirations sont sous-estimées. Je m’en suis expliqué en substance dans un éditorial daté du 7 octobre 2017. Décréter que tel ou tel a tort ou raison n’est même pas l’enjeu principal. Par contre il faut regretter l’absence d’ouverture et de dialogue. En substance: “Tu n’es pas d’accord, je te mets au trou!” La loi du plus fort parce que ce dernier détient le pouvoir policier et militaire. Aucune concertation et surtout pas la moindre anticipation.

Il n’y a pas d’excuse à cet immobilisme mortifère. Car celui-ci, en Catalogne, ne procède pas d’un caprice événementiel. Le malaise est palpable depuis longtemps, cela fait plus de 10 ans que les manifestations succèdent aux manifestations. Privilégier le statu quo dans ces conditions s’assimile à la non-assistance à cohésion en danger. Ce n’est pas l’avenir de la seule Catalogne qui est en jeu mais celui de l’Espagne, de Murcie à Bilbao. S’agissant d’un pays qui a tant apporté à ce continent, l’assourdissant silence médiatique en Suisse et en Europe insupporte.

Au train où vont les choses, il convient de craindre une dégradation rapide de la situation. Un pourrissement dû à la rigidité des lois et surtout des esprits. Bruxelles craint un effet domino, l’Europe des régions n’est pas sa tasse de thé. L’Europe des panthéons, oui. Mais ce que l’union devrait redouter avant tout, c’est sa propre vacuité. Son manque d’imagination. Et de volonté.

Christian Campiche

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19 Responses to “Espagne, le silence européen”

  1. Emilie Salamin-Amar 6 janvier 2018 at 20:53 #

    Cher Christian,
    Que rajouter de plus à ton éditorial? Rien! Il est tout simplement parfait!
    Emilie

  2. Martin de Waziers 7 janvier 2018 at 06:05 #

    Dans ce monde de connexion à tout va, ceci fait montre de déconnexion totale entre le local et le global et nous rappelle l’épidémie de centralisation des grandes administrations si bien décrite dans le livre de 1976: le mal français d’Alain Peyrefitte où il décrivait l’excès de bureaucratie centralisée, de rigidité décisionnaire et de déconnexion administrative… L’homme apprend-il de ses erreurs ou se laisse-t-il dominer par son goût excessif du pouvoir? RV dans 40 ans!

  3. Christian Lecerf 7 janvier 2018 at 10:02 #

    Pourrait-on m’expliquer comment fonctionnerait une Europe avec cinquante ou soixante membres ?

  4. Christian Campiche
    Christian Campiche 7 janvier 2018 at 10:06 #

    Christian Lecerf: Comment fonctionne la Suisse avec 26 membres?

  5. Sima Dakkus Rassoul 7 janvier 2018 at 10:45 #

    “Déconnexion entre le local et le global”, je partage ce constat. Et pourtant, c’est un enjeu passionnant. On peut faire des problèmes un enfer commun ou une recherche sincère et altruiste. La culture – la réflexion, le dialogue, l’art ouvert sur le monde – peuvent faire beaucoup.
    Merci à Martin de Waziers de poser la bonne question finale. Quoique, j’espère que le rendez-vous soit avancé à plus court terme. Pour le bien commun.

  6. Christian Lecerf 7 janvier 2018 at 10:51 #

    D’accord, ami Christian. Mais dans ce cas il ne faut pas parler de souverainisme…

  7. Christian Campiche
    Christian Campiche 7 janvier 2018 at 10:54 #

    Mais si, Christian: les cantons sont souverains. La Catalogne dans l’Europe ne serait pas différente du Jura dans la Suisse.

  8. Christian Lecerf 7 janvier 2018 at 11:10 #

    Nous ne parlons pas de la même forme de souverainisme. Pour un Français, par exemple, une armée européenne est difficilement concevable car cela serait considéré comme une atteinte à sa souveraineté. Ce n’est donc pas la conception de la Suisse qui est une confédération.
    En ce qui concerne la Catalogne, je doute que les indépendantistes aient dans la tête une approche helvétique de ce concept. Ou bien alors, ils ne sont pas très clairs.

  9. Christian Campiche
    Christian Campiche 7 janvier 2018 at 11:19 #

    Mais pourquoi pas, Christian L.? Ce serait peut-être à Bruxelles d’y réfléchir et de le proposer. Là est justement le problème, comme je l’écris. L’Europe est-elle une conception française?

  10. Alan Costa 7 janvier 2018 at 12:41 #

    Cher Christian,

    Je te remercie pour cet éditorial qui nous permet de prendre un peu de distance et de neutralité dans la crise catalane en se posant les bonnes questions.

    Comme tu l’as si bien dit, les tensions ressenties sur la méduse ces dernières semaines, démontrent bel et bien le débat emotionnel que vivent les catalans depuis de nombreuses années au quotidien… Ce débat que l’Europe ne peut faire taire…

    En espérant que la parole l’emportera toujours sur la répression et que le journalisme d’opinion persistera dans un monde où les grandes agences de presse dictent le devenir des peuples…

    Que le radeau de la Méduse s’accroche dans la tempête médiatique catalane.

  11. Christian Lecerf 7 janvier 2018 at 14:08 #

    Cher Christian, l’Europe de Jean Monnet qui était Français est une Europe de la solidarité où les régions riches acceptent de payer pour les régions moins favorisées. (…) Nous sommes à des années-lumières de cette idée de solidarité qui doit à mon sens prévaloir dans une Europe moderne et humaniste.

  12. Christian Campiche
    Christian Campiche 7 janvier 2018 at 15:19 #

    Encore une fois, l’absence de dialogue est la source du problème. Le bâton et la prison pour des délits d’opinion ne sont pas la solution. L’argument de la solidarité nécessaire est pertinent mais n’entre pas dans ce cadre-là. Il faut d’abord se mettre à une table et discuter. Cela implique la volonté de faire des concessions et c’est peut-être là que blesse le bât.

  13. Pierre Adler 7 janvier 2018 at 18:59 #

    Toute l’argumentation de Christian C dans l’échange ci-dessus présuppose que l’UE est une espèce de confédération de type suisse, me semble-t-il.

    Il est clair toutefois que cela n’est pas le cas: l’UE est une dictature de type soviétique.

  14. Alícia Rodríguez 7 janvier 2018 at 19:29 #

    Je suppose que le problème des Catalans c’est incroyable pour un citoyen de la Suisse.
    Merci pour vos réflexions aussi loin.
    C’est très agréable de lire des opinions exposées d’une manière logique.
    Pour moi ce n’est pas habituel, surtout si je lis des commentaires des Espagnols.
    Je suis Catalane et j’aime mon pays. Maintenant, il fait très froid à l’Europe. Son silence est glacé.
    (Pardonnez-moi pour mon français qui n’est pas bon)
    J’essayerai de vous suivre.

  15. Pierre Adler 7 janvier 2018 at 20:38 #

    Deuxième remarque concernant l’argumentaire de Christian C.

    Lorsque Christian met en parallèle le nombre d’Etats constitutifs de la Confédération helvétique et le nombre d’Etats formant l’UE, il assume que le facteur quantitatif n’a aucun impact sur la structure politique et la gestion politique d’une communauté humaine.

    Je m’explique: l’argument par analogie de Christian présuppose que le passage d’un ensemble de 26 petits Etats (les cantons suisses) à un ensemble de 50 états (dont certains comptent quasiment dix fois plus d’habitants que la Suisse), voire davantage, et, plus précisément, le passage d’une communauté comptant huit millions d’âmes (la Suisse) à un ensemble regroupant plus cinq cents millions d’individus (l’UE), n’affecte en aucune façon la nature des institutions politiques qui organisent, gèrent, gouvernent l’un et l’autre ensemble. En d’autres mots, que le style démocratique suisse pourrait s’appliquer à l’ensemble des Etats qui se trouvent sous l’égide de l’EU.

    Il suffit d’observer des pays tels que les Etats-Unis, qui ne comptent que trois cent vingt millions d’habitants, l’Inde ou la Chine (les deux à plus d’un milliard), pour s’apercevoir qu’il y a des seuils quantitatifs au-delà desquels on assiste à une transformation de la qualité, de la nature des institutions politiques.

    Oui, “Small is Beautiful.”

  16. Christian Campiche
    Christian Campiche 7 janvier 2018 at 21:28 #

    A Pierre Adler: dictature soviétique ou pas, le fait est que l’Europe laisse la situation dégénérer. Si ce n’est pas à Bruxelles d’intervenir, Paris, Berlin ou Rome pourraient exercer une influence apaisante.

    Maintenant sur le rapport des populations, les Etats-Unis, puissance la plus comparable à l’UE (400 millions et des poussières après le Brexit), comptent 320 millions d’habitants et… 50 Etats.

  17. Pierre Adler 8 janvier 2018 at 00:35 #

    A CC:

    Si l’Eu n’est pas une démocratie, cela change tout.

    Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie telle que la Suisse, mais une république.

  18. Pierre Adler 8 janvier 2018 at 00:46 #

    Ajout à ma dernière intervention:

    Sans compter que les Etats-Unis ont justement un “deep state” (un état profond), qui, par exemple, mène des guerres sans jamais consulter le peuple ou à tout le moins déclarer la guerre, comme l’exige pourtant la Constitution du pays.

  19. Claude Mégroz 16 janvier 2018 at 12:34 #

    Cher Monsieur Christian Lecerf,

    Tout d’abord, merci de vous intéresser à la cause catalane.
    Afin de répondre à vos doutes en ce qui concerne le souhait de la Catalogne d’appartenir à un système analogue à la Suisse, je peux vous rassurer, tel est bel et bien le souhait des Catalans. Pour cela, commençons à respecter l’identité des régions, leur langue, leur culture, leur gestion financière. Tel n’est pas le cas en Espagne. Les Catalans, dans un système comme la Suisse, seraient tout à fait ouverts au partage équitable. Malheureusement, la corruption des partis au pouvoir (53 millards d’euros en 20 ans) a de quoi laisser les Catalans perplexes!
    Ne trouvez-vous pas ?
    Cordiales salutations.

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