Plates-formes technologiques, vérité et pouvoir


Les plateformes technologiques ne sont pas neutres. Les transformer en censeurs ne résout pas le problème.

PAR THE ECONOMIST – Traduction et adaptation : Alain Heimo

Google a fêté ses 20 ans récemment. Il a célébré cet anniversaire dans le style approprié – être fustigé par les politiciens à Washington. Son incapacité à envoyer un haut responsable à une audience du Congrès – sur l’utilisation par la Russie de plates-formes technologiques pour se mêler de l’élection présidentielle de 2016 – n’était pas en phase. À l’instar de Facebook et Twitter, dont les principaux dirigeants s’étaient effectivement présentés, Google exerce trop d’influence pour éviter le contrôle populaire. Un débat vital est en cours sur la question de savoir si et comment les plates-formes technologiques devraient être tenues responsables du contenu qu’elles véhiculent. La colère des législateurs augmente les chances d’un mauvais dénouement.

À l’époque où Google, Facebook, Twitter et d’autres étaient des bébés, la réponse des politiciens à la question de la responsabilité du contenu était claire. Des lois telles que la loi américaine sur la décence des communications (Communication Decency Act, CDA), adoptée en 1996, protégeaient en grande partie les entreprises en ligne de la responsabilité des agissements de leurs utilisateurs. Les législateurs estimèrent que l’industrie en ligne naissante devait être protégée contre les poursuites judiciaires coûteuses. Ils devaient être considérés davantage comme des fournisseurs de télécommunications, des plate-formes neutres sur lesquels les clients pouvaient communiquer entre eux.

Cette position est difficile à maintenir aujourd’hui. Les géants en ligne n’ont plus besoin de protection: ils comptent parmi les entreprises les plus prospères et les plus influentes au monde. Près de la moitié des adultes américains reçoivent leurs nouvelles via Facebook; YouTube, le service de streaming vidéo de Google, compte 1,9 milliard d’utilisateurs connectés par mois, qui regardent environ 1 milliard d’heures de vidéo chaque jour. Pour les plaintes concernant le trollage, les fausses nouvelles et les vidéos extrémistes, l’ancienne défense de la neutralité sonne creux. Les algorithmes des plates-formes prennent soin du flux des contenus; ils aident à décider ce que les utilisateurs voient.

Le pendule balance donc dans l’autre sens. Les législateurs affaiblissent l’idée que les plates-formes n’ont aucune responsabilité quant au contenu. Au début de cette année, l’Amérique a adopté l’acte SESTA, qui a pour objectif de lutter contre le trafic sexuel. Le ministère de la Justice a déclaré cette semaine qu’il examinerait l’impact des plates-formes sur la liberté d’expression. En Allemagne, les plates-formes ont des délais stricts pour éliminer les discours de haine. Les géants de la technologie eux-mêmes acceptent de plus en plus la responsabilité de ce qui paraît sur leurs pages, engageant des armées de modérateurs pour supprimer le contenu incriminé.

Ce nouvel interventionnisme comporte deux grands dangers. Le premier est qu’il permettra de consolider la domination les géants, car les start-up ne seront plus en mesure de supporter le fardeau de la surveillance de leurs plates-formes ou d’assumer le risque de poursuites judiciaires. L’autre est que les titans de la technologie deviennent des «ministères de la vérité», agissant comme arbitres de ce que des milliards de personnes à travers le monde voient – et de ce qu’ils ne voient pas. Ce n’est pas un souci sans conséquence. Facebook et YouTube ont banni Alex Jones, un colporteur notoire des théories du complot. Bien que les idées de M. Jones soient détestables, les défenseurs de la liberté d’expression devraient se plaindre du fait qu’un petit groupe de dirigeants partageant les mêmes idées dans la Silicon Valley décident de ce que voient des milliards de personnes.

Le poids accordé à la liberté d’expression et aux responsabilités des plates-formes varie d’un pays à l’autre. Mais trois principes devraient guider les actions des législateurs et des plates-formes elles-mêmes. Le premier est que la liberté d’expression se décline en plusieurs saveurs. Le débat sur les plates-formes est un mélange de préoccupations, allant de l’intimidation en ligne à la désinformation politique. Ces inquiétudes exigent des réponses différentes. Les arguments en faveur de la responsabilité directe des entreprises technologiques pour ce qu’elles transportent sont claires pour les contenus illégaux. Le contenu qui peut être considéré comme politique est beaucoup plus difficile à gérer – le risque est à la fois que les plates-formes hébergent des contenus qui sont inacceptables et retirent des documents qui doivent être diffusés.

Le second est qu’il est faux d’essayer de concevoir un résultat particulier pour le contenu. Essayer d’atteindre un flux d’informations équilibré, par exemple, n’est pas simplement antithétique au modèle économique des géants, qui promet un contenu personnalisé. C’est aussi un imbroglio de définition, dans lequel les différences honnêtes de la vision politique doivent être classées. Les entreprises technologiques seraient obligées d’agir en tant que censeurs. Il serait préférable de rendre les plates-formes responsables de leurs procédures: clarifier les critères appliqués pour restreindre le contenu; recruter des organes consultatifs et des représentants des utilisateurs pour veiller à ce que ces critères soient appliqués; donner aux utilisateurs la possibilité de faire appel  contre des décisions. Ils doivent également ouvrir leurs algorithmes et leurs données à un examen indépendant, dans des conditions contrôlées. Ce n’est qu’à ce moment-là que la société peut évaluer si une plate-forme est discriminatoire par rapport au contenu ou si le matériel cause un préjudice.

Le troisième principe est que les petites entreprises doivent être traitées différemment des grandes. La logique initiale de la CDA avait un sens, mais les entreprises qui ont besoin de protection sont celles qui cherchent à contester les grandes plates-formes technologiques. Si des règles sont établies pour imposer la responsabilité aux entreprises en ligne, elles devraient contenir des exemptions pour ceux qui sont en dessous d’une certaine taille et d’une certaine portée. Google et ses confrères ont accompli des choses extraordinaires dans leur courte vie. Mais leurs patrons subiraient beaucoup moins de pression du Capitol Hill s’ils étaient soumis à plus de compétition.

The Economist, 6 September 2018

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