Lettre de Lima – On dirait que pour les médias en Suisse, l’Amérique latine n’existe pas


Près de 80 morts, des centaines de milliers de sinistrés, du Sud au Nord du Pérou, de la Côte à la Sierra, en passant par les Andes.

PAR PIERRE ROTTET

Le Pérou est meurtri, accablé par les pluies diluviennes, par le malheur. Depuis plus d’une semaine, Lima, qui croule pourtant sous la chaleur d’un été accablant, est paradoxalement privée d’eau, alors que le ciel se déchaîne sur le pays. Les écoles de la capitale sont fermées. Des villes et villages sont dévastés…

«Pourtant, me racontait l’autre jour un ami péruvien établi à Matran, près de Fribourg, je n’ai pas vu ni lu une seule ligne sur le drame qui frappe ce pays d’Amérique latine dans « mon » quotidien». «Décidément, m’a-t-il lancé, quelque peu irrité, pour ne pas dire en colère, l’Amérique latine n’existe pas pour ce journal». Je n’ai pas manqué de lui donner raison. De le déplorer avec lui.

Je suis d’autant plus surpris que rien n’a été dit non plus, par exemple, à propos de la plus grosse corruption de l’histoire du monde, sans doute. Pour de milliardaires sommes, des pots de vin distribués par la Société brésilienne Odebrecht à des hommes politiques d’une douzaines de pays latinos. Une corruption qui implique pourtant des chefs d’Etat ou des ex-chefs d’Etat. C’est le choix de la rédaction. Pas certain que ce soit celui des lecteurs.

Le Pérou fait actuellement face à l’une des pires catastrophes naturelles de ces dernières décennies. Inondations et glissements de terrains un peu partout, fleuves et rivières en crue, en folie, qui arrachent tout sur leur passage. Un paysage anéanti, des cultures détruites dans de nombreuses régions du Pérou. Et des morts. Beaucoup de morts: 78 à ce jour. Et la liste pourrait bien s’allonger. Des petits villages de la région centrale détruits. D’autres demeurent pour l’heure inaccessibles…

Selon le Centre des opérations pour les urgences nationales (COEN) on compte à ce jour plus de 100’000 sinistrés qui ont tout perdu, dans les torrents de boues dévastateurs et meurtriers. Tout perdu… y compris leur toit, alors que près de 700’000 personnes sont affectées à un titre ou un autre. Sans parler des 150’000 maisons gravement endommagées. Pour ne pas dire irrécupérables. Une fois de plus, les plus démunis payent le plus lourd tribu. Parce qu’ils vivent dans les régions ou zones les plus vulnérables, dès que le ciel se met à tomber.

Le chaos! Le chaos est partout visible dans le pays, en raison de la destruction de routes, de 150 ponts totalement disparus, emportés par les flots, ainsi que 280 autres en partie démolis. Les glissements de terrains et les eaux en colère emportent tout, y compris des vies humaines… Aujourd’hui, l’alerte atteint le fleuve Amazone qui menace de déborder et d’envahir de ses eaux la ville amazonienne d’Iquitos.

Dans la capitale, l’eau n’alimente plus les ménages des quelque 8,5 millions d’habitants. Totalement dans certains endroits, sporadiquement dans d’autres. Rares sont les quartiers à pouvoir se vanter de disposer de ce bien précieux. Des camions citernes parcourent la ville. Y compris Miraflores, l’un des quartiers touristiques.

Corollaire: les bidons d’eau sont pris d’assaut dans les magasins. Qui en ont profité pour doubler voire tripler les prix. De nombreux produits ne se trouvent du reste plus sur les rayons des grandes surfaces et des petites épiceries. La faute aux approvisionnement qui ne s’opèrent plus correctement. Ou plus du tout.

Depuis le 16 mars, l’ensemble des écoles ou autres universités de Lima sont fermées. Ordre du gouvernement! Qui vient d’annoncer la prolongation de cette fermeture jusqu’au lundi 27 mars. Au moins!

Le pire n’est pas derrière. Les météorologues annoncent des pluies torrentielles pour au moins 15 à 20 jours encore. L’été le plus chaud de mémoire de Péruviens, pourraient se prolonger une bonne partie de l’automne. Comme dans d’autres ailleurs de ce monde, le Pérou constate que les catastrophes naturelles, déjà largement démontrées ou vécues, sont appelées à se répéter, affirment les spécialistes des questions climatiques. Même si l’intensité de la catastrophe qui frappe aujourd’hui le pays est semblable, dit-on, à celle de 1925. La ville de Trujillo, au nord de Lima, avait alors été complètement détruite.

Et dire que des imbéciles aux Etats-Unis, les climato-sceptiques, pour ne pas les nommer, nient encore et toujours la dégradation du climat. Au nom de milliardaires profits immédiats. Et dire que ces gens-là ont des enfants, voire des petits-enfants. L’argent leur servira à quoi, à ces petits lorsqu’ils ne pourront plus respirer…

Les dramatiques conséquences du phénomène «El Niño», plus capricieux que jamais, ne sont pour l’heure pas vraiment évaluées. Des centaines et des centaines de millions de dollars probablement. Sans parler du fait que les familles touchées ne seront jamais dédommagées pour les pertes. Ni pour leurs maisons emportées par les flots. La construction d’une vie. Au prix d’économies au sou par sou!

Ce qui n’empêche pas la solidarité nationale de se mobiliser. En même temps que celle de pays voisins comme la Colombie, l’Equateur, le Chili et le Venezuela, notamment. Le premier pays à s’être manifesté a été l’Equateur, avec l’envoi d’un avion cargo remplit de victuailles et de produits de première nécessité. Le président colombien Juan Manuel Santos a pour sa part annoncé l’envoi d’une trentaine de tonnes de marchandises d’aide aux sinistrés, ainsi que la mise à disposition de quatre hélicoptères.

Sur les TV régionales tournent en boucle l’histoire de cette mère de famille, Angelina, 32 ans, rescapée d’une rivière en crue, à quelques kilomètres au sud de Lima, sortie de nulle part au milieu d’un amoncellement de bois et de détritus. Charriés par la furie des eaux. Victorieuse d’une impossible bataille contre les éléments.

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3 Responses to “Lettre de Lima – On dirait que pour les médias en Suisse, l’Amérique latine n’existe pas”

  1. Pierre Rottet 25 mars 2017 at 20:51 #

    Je m’éloigne un peu du Pérou pour me tourner vers une autre catastrophe. Celle voulue par les hommes, celle-ci. Qui me laisse perplexe. Il y a quand même quelque chose qui me dérange dans l’actualité du mercredi 22 mars. Des messages d’un peu partout parviennent à l’Angleterre en solidarité avec les victimes après l’attaque terroriste. Avec raison. Il ne se trouvera personne, hormis les fanas, les fous, les cinglés, les endoctrinés, ou ce que l’on veut pour qualifier l’ignoble, pour demeurer indifférent. Et ne pas condamner! Parce que des gens, des civils innocents, y ont laissé leur peau. Les JT et les médias de partout ont consacré des pages et des pages. Quel contraste avec le traitement de l’info par nos mêmes médias pour un massacre commis pendant ce temps, en Syrie. La mort, le massacre d’une quarantaine de civils. Qui ont eux laissé leur peau dans des bombardements de la coalition, comme on aime à la nommer. 40. Je vous le demande, avec insistance. Je vous le DEMANDE, ces victimes civiles ne sont-elles pas moins innocentes que celles de Londres? Aurait-on à perdu à ce point le sens de la réflexion? Pour banaliser ce genre d’info, pratiquement ignorée par nos médias? En ce jeudi matin, je lisais dans un quotidien romand, en tête de page: «Londres renoue avec l’effroi d’un attentat terroriste». Une pleine page ensuite consacrée à cet effroyable drame. Rien à dire. Le contraire m’eût choqué. En revanche, j’ai été indigné de lire, dans un petit carré de 10 ou 12 cm carrés, ce riquiqui, cet ignoble ignorance et intolérable bêtise face à ce qui se passe ailleurs. Pour au moins contribuer à faire pénétrer dans la tête des gens que les innocents qui périssent dans d’autres ailleurs valent tellement moins que celles qui tombent chez nous. Bon, je ne demande pas le même traitement, au niveau place rédactionnelle. Mais de là à ce misérable carré, que je cite: «Syrie: enquête sur un massacre. Le commandement de la coalition contre le groupe Etat islamique a indiqué hier qu’il allait mener une enquête après un bombardement. Celui-ci aurait fait plusieurs dizaines de victimes innocentes près de Raqqa, en Syrie». Point. Punkt. On n’en parle plus. En plus, ce sont des Syriens. J’ai honte.

  2. Bernard Walter 25 mars 2017 at 22:10 #

    Comme je suis d’accord avec notre ami Pierre Rottet !
    Ces jours, ce sont des dizaines voire des centaines de personnes qui sont massacrées à Mossoul !
    Nos médias, politiciens et détenteurs des pouvoirs dans nos pays se livrent à un carnage de manipulation médiatique égal au carnage que leurs armes ou leurs armées font sur le terrain en Irak, en Syrie, au Yemen, en Lybie ou en Afghanistan, pour ne citer que les pires de leurs interventions récentes !

  3. Sima Dakkus Rassoul
    Sima Dakkus Rassoul 4 avril 2017 at 10:34 #

    Oui.
    Si l’on faisait le compte de toutes les violences hors notre horizon immédiat que nous faisons mine d’ignorer, malgré les réseaux sociaux, les médias officiels ou non, on s’apercevrait que le reste du monde n’existe pratiquement pas à nos yeux. Aveuglement volontaire ou involontaire? Sentiment d’impuissance. Point aveugle? Ce ne sont que des explications, non des excuses.

    Et comme pour l’Afghanistan, lorsqu’il y a des nouvelles, la propagande insidieuse prend une place centrale. Les médias afghans se battent pourtant pour exposer les sujets brûlants. Au prix de leur vie.

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