Pitié pour le paysage!


Quoi de plus normal que de chercher à nous raccrocher à des valeurs sûres pour sauver l’essence même de ce qui fait ce pays ?

PAR BENOÎT AYMON

Il y a cette volonté de vivre ensemble dans un pays aussi complexe. Nous en avons déjà souligné l’impérieuse nécessité. Il ne faudrait pas oublier cette formidable capacité de recherche et d’innovation de nos grandes écoles. Solar Impulse, le projet fédéré par l’équipe Bertrand Piccard, est la parfaite et symbolique incarnation d’une Suisse ouverte et inventive. Pour le plaisir – j’ai assisté à son premier décollage et c’est un moment que je n’oublierai jamais -, je complèterais cette liste avec un personnage qui reste un exemple à suivre. Il s’agit bien évidemment de notre astronaute (forcément national puisque c’est le seul !) Claude Nicollier. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Vu d’en haut, il paraît que la Suisse est une très belle île dont les frontières se sont dissoutes comme par enchantement.

Vu d’en bas et plus prosaïquement, il nous reste encore cette incroyable diversité de paysages dans un pays aussi minuscule pour donner du corps à notre cohésion nationale. Si l’Académie Française voulait bien se pencher sur la question, je demanderais volontiers aux gardiens du temple de songer à mettre une majuscule au mot Montagne. Pour nous les Suisses, ce serait l’occasion d’amortir une dette que nous avons contractée depuis notre berceau auprès de cette force tranquille.

Des crêtes du Jura au Moléson, de la Dent Blanche aux Tours d’Aï, du Piz Bernina au Monte Ceneri, tous ces repères nous forcent symboliquement à lever un tant soit peu le regard ; ils donnent un axe fort à nos géographies personnelles, y compris pour les citadins qui se contentent le plus souvent de les admirer de loin. Tous ces sommets, des plus modestes au plus prestigieux, creusent de profonds sillons dans notre mémoire collective. Inconsciemment ou de manière assumée, le paysage de ce pays incarne désormais une nouvelle valeur refuge. Le franc suisse n’a plus le monopole, loin s’en faut. Le paysage a du coup pris du grade. C’est notre porte-drapeau le plus sûr, pour ne pas dire notre seul monument national.

Un paysage pourtant menacé. Et comme ce paysage fait partie de nos valeurs sûres, – et accessoirement du fond de commerce de « Passe-Moi les Jumelles » – on me permettra une petite digression.

Il n’y a pas qu’une urbanisation galopante pour menacer ce trésor national. De manière plus sournoise, nos paysages sont également menacés par la fuite en avant amorcée par la peur du réchauffement climatique. Paradoxalement, je ne songe pas au recul (certes des plus inquiétants) de nos glaciers mais à la fièvre des éoliennes. Des éoliennes, comme s’il en pleuvait ! S’engouffrant dans le sillage des dramatiques perspectives que nous dessinent les experts du dérèglement climatique, on sent aussi et surtout souffler le vent des bonnes affaires. Des projets de parcs d’éoliennes sortent des tiroirs-caisses comme les premières morilles au printemps.

Des éoliennes oui – dans la région de Martigny, elles se justifient parfaitement -, mais de grâce pas n’importe où et pas n’importe comment ! Ici comme ailleurs, le meilleur côtoie souvent le pire. Dans les pays nordiques, des parcs d’éoliennes en pleine mer ne manquent pas de panache. Mais en Espagne, certaines régions sont tout simplement massacrées par des forêts d’éoliennes juchées au sommet des crêtes. Urgence écologique ou occasion rêvée de faire de juteuses affaires sur les dos des subventions européennes ?

La Suisse n’échappe pas à ce courant qui tombe du ciel. Et voilà des promoteurs forcément bien intentionnés qui aimeraient couvrir les Alpes d’éoliennes, plus précisément dans la région du Grimsel, du Sanetsch et du Grand St Bernard. Il y a sans doute plus urgent à faire. Avant de s’engouffrer tête baissée dans de tels projets, on ferait mieux de commencer par lutter prioritairement contre les gaspillages de tout poil. La liste est longue mais on pourrait commencer par nous inciter – ou nous forcer ? – à lever le pied sur nos routes. Une mesure simple et efficace, mais politiquement très impopulaire. La hausse vertigineuse du prix du pétrole finira bien dans un premier temps pas nous rendre à la raison, dans un deuxième à l’évidence.

Loin de moi l’idée de mettre en doute le problème bien réel du réchauffement climatique. Mais il ne s’agit pas pour autant de tomber dans le n’importe quoi, de tout sacrifier sur l’autel de l’écologiquement correct. D’ici là, répétons-le avec force, le paysage reste une des données essentielles de notre développement durable. Le préserver engage notre responsabilité envers les générations futures. Aux politiciens de prendre leurs responsabilités. On peut compter sur la marmite fédérale pour nous prouver que si la ligne droite n’est pas forcément compatible avec le génie helvétique, elle finira bien par nous remettre sur les rails du raisonnable. Et si le réchauffement climatique en cours était considéré non pas comme une catastrophe mais au contraire comme une chance à saisir pour changer nos comportements et nos mentalités ?

D’ici là, il faudra bien trouver de quoi nous raccrocher à quelques idées fortes.

Texte extrait de l’ouvrage “15 ans de Passe-Moi les Jumelles – Regard en coin”, par Benoît Aymon. Editions Slatkine

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2 Responses to “Pitié pour le paysage!”

  1. chapuis 14 mai 2011 at 14:36 #

    bravo pour la dénonciation des éoliennes qui ne s’inscrivent que dans le discours, toujours plus de croissance, donc une augmentation sans fin de l’énergie; tout projet politique qui s’inscrit dans l’augmentation sans fin de la demande en énergie est voué à l’échec, mais nos dirigeants politiques sont tellement nuls et ignares qu’ils ne l’ont pas encore compris et qu’ils sont incapables de résister aux lobbies qui exercent d’incroyables pressions pour s’emparer des subventions en faisant croire aux gens ignorants qu’il s’agit d’une énergie verte ! il n’y a pas d’énergie sans nuisances et dans la liste, les éoliennes industrielles sont très mal placées. je vous conseille la lecture du dernier ouvrage de Jean-Marc Jancovici, grand spécialiste de l’énergie, qui vient de sortir aux éditions Calman-Lévy “changer le monde, tout un programme”. Il faudrait que nos dirigeants politiques le lisent, mais ils ont tous un agenda noirci de rendez-vous, notamment avec de nombreux lobbyistes de tout poil !

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  1. Nous avons une dette à la nature | Vent de Folie, la base de données - 22 mars 2013

    […] Voici un billet signé Benoît Aymon, qui n’est plus à présenter, publié dans La Méduse …Considérations que je partage à un point que vous ne sauriez même pas imaginer… . . . […]

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