«Non, M. Supino, la qualité, c’est autre chose!»


Ils étaient une vingtaine de rédacteurs, fers de lance du journalisme d’agence en Suisse. Jusqu’au jour où ils perdirent brutalement leur emploi à la suite de la fermeture du bureau alémanique d’Associated Press (AP).
PAR CHRISTIAN CAMPICHE
C’était au début de l’année 2010. Depuis, certains ont trouvé un travail précaire, d’autres timbrent toujours au chômage. Aujourd’hui, ils réagissent vivement après un long article paru le 23 octobre dans «Das Magazin», l’hebdomadaire du samedi du «Tages-Anzeiger», navire amiral du groupe de presse zurichois Tamedia.
C’est Pietro Supino, le président-propriétaire de Tamedia, qui signe le papier. L’auteur est d’autant plus à l’aise qu’il est publié à domicile, si l’on peut dire. Et que dit M. Supino? Il démolit un rapport sur les médias publié en août 2010 par un groupe de sociologues zurichois sous la houlette du professeur Kurt Imhof. Un document dénonçant la «culture du gratuit» dans la presse, une croissance de la personnalisation, de l’émotionnalisation et de la boulevardisation des thèmes. Cette évolution menace la démocratie, concluent les experts.Pietro Supino a si mal digéré le rapport Imhof qu’il le critique à chaque paragraphe. L’étude se base sur des données incomplètes et partiales, estime le Citizen Kane helvétique avant d’asséner l’argument choc: grâce au gratuit «20 minutes», 650 000 personnes de plus lisent un quotidien. Ce n’est pas une réussite de la démocratie, ça?

«M. Supino ignore totalement un aspect important de la scène médiatique, la situation des agences de presse en Suisse», s’insurgent une dizaine d’ex-employés d’AP Suisse. Ces journalistes ont envoyé une lettre au rédacteur en chef de «Das Magazin», lui demandant de la publier dans le courrier des lecteurs de l’hebdomadaire. «De la part du propriétaire de Tamedia, lit-on dans le courrier, cette omission est d’autant plus étrange que M. Supino est entré récemment au conseil d’administration de l’Agence télégraphique suisse (ATS). La même ATS qui, aux termes d’un arrangement inattendu mais lourd en millions avec les propriétaires de l’agence allemande ddp (aujourd’hui dapd), a contraint à la fermeture le service suisse d’AP, en activité depuis 29 ans. (…) Depuis, l’ATS a le monopole sur le marché alémanique (…). Nous sommes convaincus que la disparition d’AP, dans la mesure où elle aboutit à un appauvrissement de la diversité, nuit à la qualité de l’information.»

Les signataires de la lettre ne se considèrent pas comme des «râleurs impénitents». Mais ils s’étonnent a posteriori de la méthode choisie pour évincer AP de la scène médiatique helvétique. En compagnie de son oncle Hans Heinrich Coninx et du Vaudois Eric Hoesli, directeur des publications d’Edipresse (le géant lausannois désormais aux mains de Tamedia), Pietro Supino symbolise le poids croissant du groupe alémanique dans le capital de l’ATS. Tamedia est actuellement nettement le premier actionnaire de l’agence, avec un quart du capital.

«Nous n’aurions jamais cru une telle évolution possible dans le landerneau médiatique helvétique», conclut la missive des ex-collaborateurs d’AP. «Outre Tamedia et Edipresse, l’influent groupe NZZ et la puissante SSR figurent parmi les principaux actionnaires de l’ATS. Comment tout ce petit monde a-t-il pu entériner une décision aux incidences non négligeables sans en référer aux organes rédactionnels et sans un examen soigneux des aspects financiers de l’accord?»
Article paru dans “La Liberté” du 3 novembre 2010

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