Sondages: lʼélecteur, un client comme les autres


La France est sous le choc : pour la première fois, Marine Le Pen, la nouvelle présidente du Front national (extrême-droite), est en tête des sondages pour le premier tour de lʼélection présidentielle de 2012 ! Les journalistes, les politologues, les hommes politiques et les directeurs des instituts de sondages sʼaffrontent sur la validité et la fiabilité des sondages. Ils ont raison de rappeler quelques vérités : un sondage nʼest quʼune photographie dʼun échantillon dʼélecteurs censés représenter le peuple français, si lʼélection avait lieu demain. Cʼest dʼautant plus vrai que lʼélection aura lieu dans 14 mois et que les sondages se sont régulièrement trompés en 1995 et 2002. Ensuite, comme ces sondés ne disent pas toujours la vérité, les sondeurs donnent un petit coup de pouce en “redressant” les résultats bruts. Ils lʼont toujours fait pour le parti communiste et pour le Front national. Pourquoi ? Parce que les sondés nʼavouent pas facilement leurs préférences pour un parti extrême, à gauche ou droite.

Evidemment, comme les grands cuisiniers, les instituts de sondage ne veulent pas révéler les secrets de leur tambouille. Si vous consultez le site de lʼinstitut Harris Interactive, qui a réalisé les sondages propulsant Marine Le Pen en tête des intentions de vote, vous y trouverez un luxe de détails sur lʼenquête et de beaux tableaux illustrant les hypothèses: élection avec Dominique Strauss-Kahn ou avec François Hollande, deux des possibles candidats du parti socialiste. Pas une ligne sur la marge dʼerreur, qui doit être de 2%. Harris Interactive précise seulement quʼil a appliqué un “redressement” aux “variables suivantes : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région de lʼinterviewé et vote au 1er tour de lʼélection présidentielle de 2007”. Comment, de combien, par quelle méthode ? Circulez, y a rien à voir ! On ne va quand même pas donner à nos concurrents nos secrets de fabrication.

On ne va surtout pas vous révéler que lʼélecteur, cʼest un client comme les autres. Les sondages politiques, cʼest la vitrine de tous les instituts de sondage. Ce nʼest pas ce qui rapporte le plus dʼargent. Moins de 1% du chiffre dʼaffaires des instituts, estimé à 1,9 milliard dʼeuros (environ 2,4 milliards de francs suisses). Ils seraient vendus moins de 10 000 euros contre plusieurs dizaines de milliers dʼeuros pour les enquêtes réalisées pour des entreprises. Comme le disait un spécialiste : il est beaucoup plus rentable de faire des études sur le packaging d’un yaourt que sur le futur président de la République !” Mais cʼest ce qui assure la notoriété et qui attire les clients commerciaux.

Harris Interactive France, fondé en 1995, fait partie depuis 2007 dʼun grand groupe américain. Son business, ce sont les études quantitatives ou qualitatives, les “expertises sectorielles” pour les médias, les banques, les assurances, la grande consommation, les télécoms, etc. Cʼest son “coeur de cible”, comme disent les publicitaires. Et pour lʼatteindre, Harris Interactive a une spécialité : le sondage en ligne, comprenez par Internet. Cʼest rapide et surtout moins cher que lʼétude par téléphone, par la poste ou en face à face. Et pour que ça rapporte avec seulement cinquante collaborateurs, lʼarme secrète, cʼest lʼ”access panel”, un fichier informatique de 2 millions de consommateurs en Europe, dont plusieurs milliers en France. Vous voulez un sondage ? Harris Interactive va piocher dans son panel, vous fabriquer un échantillon sur mesure et vous sortir un sondage-express, quʼil va ensuite tripatouiller pour “redresser” les résultats bruts. Que vous vouliez lancer une nouvelle soupe, évaluer la satisfaction de vos clients, mieux connaître votre marché ou savoir qui sera en tête au premier tour de lʼélection, la recette est toujours la même. Et pour sʼassurer que les Français enregistrés dans les panels répondent aux questions posées sur Internet, rien de tel quʼun petit “sucre”, un petit chèque tiré au sort. Cʼest ce que pratique Harris Interactive, qui “privilégie le système de participation à un jeu concours (contrôlé par huissier) permettant de gagner des lots (chèques bancaires) via un tirage au sort.” Comme le révèle le site dʼinformation Mediapart, “au final, 7.000 euros ont été offerts à l’un des quelque 1.600 membres du panel. Chez Harris Interactive, qui a publié deux nouveaux sondages du même type le même jour plaçant la présidente du FN en tête quels que soient ses adversaires, le sondage est aussi une loterie. De quoi faire naître de sérieux doutes sur l’authenticité des résultats.

Ca vous choque ? Pas le directeur dʼHarris Interactive, pour lequel lʼélecteur est un client comme les autres : “La gratification est un stimulus, pas un moteur.” Devant le tollé général, Harris Interactive a publié un communiqué pour démentir tout paiement. Un chef dʼoeuvre de la langue de bois : “Cet access panel, comme tous les access panels en France et dans le monde, propose des systèmes dʼanimation de panel, basé sur des « points » ou des jeux-concours selon les pays. En lʼoccurrence, le panel français utilisé est animé par un tirage au sort bimensuel global et international.” On décode : on ne paie pas, mais on donne des points, qui permettent de gagner des chèques !

Le scandale des sondages politiques rémunérés a relancé un projet de loi commun de lʼUMP, le parti du président Sarkozy, et du parti socialiste, un projet déjà adopté par le Sénat, mais que le gouvernement avait jugé “pas prioritaire”. Cette proposition entend rendre les sondages politiques “plus sincères et plus transparents”, “apporter plus de cohérence à la législation actuelle” et renforcer lʼefficacité de la commission des sondages. “Vaste programme !”, comme lʼaurait dit le général de Gaulle.

 

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