Ce n’est qu’un début


Belle victoire que celle de l’initiative Minder, qui ouvre une brèche dans la forteresse des puissances de l’argent.

PAR PIERRE KOLB

Belle victoire au niveau de la symbolique politique, tant il est vrai que la simple comparaison des mesures prévues par l’initiative et de celles avancées dans le contreprojet avait de quoi laisser perplexe, des bonnes choses d’un côté ou de l’autre, des défauts aussi, mais pas les mêmes. Ce qui a fait la différence est le manque de confiance dans les autorités, qu’il s’agisse des troupes de droite au Chambres, de la majorité du Conseil fédéral, ou du patronat et sa puissance financière; cela fait bien du monde mais c’est un petit monde, où l’on a beaucoup trop traîné les pieds face aux scandales des rémunérations abusives. Où l’on a tripatouillé aussi, faisant craindre des rétropédalages après le vote du contreprojet. Alors qu’avec l’initiative quelques principes sont maintenant gravés dans le marbre.

Il n’échappe à personne, bien sûr, que le patronat s’est particulièrement discrédité dans cette affaire. Même si ce n’est pas la première fois que des millions sont gaspillés par «Economiesuisse» – soit, comme dans ce cas, dans des batailles perdues d’avance, soit dans d’autres cas dans des batailles gagnées d’avance – l’exemple de ce combat contre l’initiative est flagrant de l’obstination d’une caste acharnée à défendre des privilèges. On dira, c’est leur affaire? Pas vraiment. L’essentiel du financement de leur campagne a été puisé dans les caisses des entreprises, sans que les salariés ne soient consultés ni informés.

Il a par ailleurs été avancé, pour justifier cette bataille foireuse, que l’enjeu allait au-delà, portant sur les multiples démarches visant à instaurer des salaires minimaux et maximaux. Ce qui se comprendrait bien. Les affaires de salaires abusifs ont scandalisé tout un chacun, mais on a bien compris qu’elles ne sont qu’un révélateur, n’ont été possibles que grâce au cadre légal général du capitalisme, qui écarte toute réglementation salariale, hormis, bien que souvent remises en cause, des bases contractuelles résiliables, et là encore, la préférence générale va au contrat individualisé, donc fondé sur un déséquilibre des forces, plutôt que les contrats collectifs; on présentait naguère ces CCT comme la panacée, jusqu’à ce que, ces dernières années, la tendance soit manifestement à une fragmentation des conventions qui les rapproche des contrats individuels.

L’enjeu devient ainsi tout autre, à condition d’admettre la logique qui postule que pour qu’un salaire ne soit pas abusif, il faut des définitions de revenus minimaux et la fixation de maximas, car on ne saurait sans cette double limite se prémunir contre la démesure des inégalités. Cette logique postule donc une fourchette, seule façon d’empêcher que les bas revenus ne soient dévalorisés par la progression des écarts. Tel est l’objectif, dont l’entrée en matière de l’initiative Minder peut être considérée comme une première étape symbolique.

Reste la nécessité qu’une protection soit assurée aux minimas. D’où l’intérêt de l’issue positive, ce dimanche 3 mars 2013, de l’initiative jurassienne sur les revenus minimaux. Heureux peuple à qui les concomitances électorales ont donné l’occasion de poser le même jour de scrutin le principe de limites minimales et maximales aux revenus.

C’est une avant-première. On sait qu’au niveau fédéral, sur le thème des revenus et rémunérations, plusieurs propositions sont dans le pipeline, dont on mentionnera l’initiative syndicale sur les salaires minimaux, et l’initiative «1-12» des jeunesses socialistes. Cette dernière est particulièrement intéressante puisqu’elle définit, au sein d’une entreprise, l’écart à ne pas dépasser entre le plus bas et le plus haut salaire. Dire que beaucoup de gens sont prêts à parier sur le succès de cette proposition serait exagéré. Mais s’il faut s’attendre à ce que tout soit mis en oeuvre pour escamoter ce débat, il devra tout de même avoir lieu, au moins jusqu’à la phase parlementaire: et amener les caciques de droite à se prononcer, concrètement, sur les écarts de revenus tolérables et ceux qui ne le sont pas. Seul un tel débat peut prolonger valablement l’initiative plébiscitée aujourd’hui.

Article paru dans « Courant d’Idées«

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One Response to “Ce n’est qu’un début”

  1. Anne Berguerand 7 mars 2013 at 14:33 #

    Merci beaucoup. Excellent article. Merci aussi de nous rappeler que ” L’essentiel du financement de leur campagne a été puisé dans les caisses des entreprises, sans que les salariés ne soient consultés ni informés.”

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