«Le Loup de Wall Street», un instrument du pillage du monde


«Le Loup de Wall Street» cartonne dans nos salles.

PAR BERNARD WALTER

Et «fuck» cartonne dans nos salles: il est envoyé 506 fois dans le film, d’autres disent 522.

Scorsese – Di Caprio: des artistes culte pour un film culte avant l’heure.

Un film dont tout enfant de plus de 12 ans peut se régaler. C’est dire si l’innocence et la protection de la jeunesse sont des  concepts en mutation!

Un film avec pour ingrédients majeurs, et ceci sur le ton le plus grossier qui se puisse imaginer: l’argent, la drogue, le sexe et le mépris.

L’argent comme but en soi, comme unique valeur de l’existence.

La drogue et le sexe comme outils d’une recherche exacerbée de plaisir, mais aussi comme moyen pour tenir le coup aussi bien sur le plan physique que moral. «Tu dois te masturber trois fois par jour, si tu veux t’en sortir», telle est une des règles du métier donnée à celui qui vient faire ses premières armes.

Le mépris. Au débutant qui veut faire carrière, le boss commence par faire comprendre le principe de base du métier: «tu es une sous-merde.» A lui de comprendre qu’autrui, quel qu’il soit, est une sous-merde.

Les protagonistes de ce monument à la gloire de ce que la culture post-contemporaine a de pire prétendent que leur film constitue une critique d’un système à leurs yeux condamnable.

Il faut être bien bête pour les croire. Et à voir l’engouement suscité par ce film, on peut déduire que la bêtise s’est répandue comme une peste dans une civilisation -la nôtre!- en bout de course.

Ce film s’inscrit dans le droit fil de l’idéologie et la culture occidentale dominante, comment ne pas le voir? Il ne suffit pas de quelques déclarations de principe, faites la main sur le coeur, pour faire comprendre à quel point une institution clé du système financier mondial telle que Wall Street est un instrument de pillage du monde qui mène à sa destruction physique et morale.

Il est un très beau sonnet d’Andreas Gryphius (lire ci-dessous) qui exprime le désastre de la guerre de Trente ans en Allemagne au 17e siècle, intitulé  «Tränen des Vaterlandes». «Larmes de la patrie». L’auteur y décrit l’état de désolation invraisemblable dans lequel se trouve le pays. Et vient cette conclusion saisissante: «Mais pire que la mort, la peste, le feu et les famines, c’est la destruction des âmes.»

C’est bien à ce stade de destruction morale qu’en est notre civilisation, avec ses guerres qu’elle sème un peu partout et les conséquences dévastatrices de ses  pratiques financières de par le monde. Sans jamais le faire comprendre, car ce n’est hélas pas son propos,  le film que tire Scorcese du livre de Jordan Belfort, ancien requin de Wall Street, en est un étonnant révélateur. Le succès énorme du film ainsi que la masse de réactions positives voire enthousiastes qu’il suscite montrent bien dans quel bain aveugle nous sommes immergés.

Ce film va fasciner, comment ne pas le voir? Comment une partie de nos jeunes Occidentaux, rendus idiots par une incessante propagande pour un monde de compétition,  de stupide matérialisme et de violence, ne seraient-ils pas fascinés par ce monde où on t’offre la toute puissance en un rien de temps, où il te suffit d’être le plus fort et le plus malin pour finalement être le plus riche?

L’exact message du film, jamais prononcé, mais grossièrement subliminal, c’est «pourquoi pas toi?»

Parce qu’on sait très bien que celui qui chute n’est un pourri que parce qu’il a chuté. Et on sait très bien que lorsqu’il a chuté, il y en a quarante derrière qui se précipitent sur le poste laissé libre. Et le spectateur moyen idiot serait sans doute le premier à se jeter sur cette aubaine s’il en avait la possibilité.

Ma foi, il se contentera de rêver!

Et d’apprécier cette espèce de plaisir esthétique décadent qui ne va en aucune manière déranger sa paresse intellectuelle.

 

Tränen des Vaterlandes

Wir sind doch nunmehr ganz, ja mehr denn ganz verheeret!

Der frechen Völker Schar, die rasende Posaun

Das vom Blut fette Schwert, die donnernde Karthaun

Hat aller Schweiß, und Fleiß, und Vorrat auf gezehret.

 

Die Türme stehn in Glut, die Kirch’ ist umgekehret.

Das Rahthaus liegt im Graus, die Starken sind zerhaun,

Die Jungfern sind geschänd’t, und wo wir hin nur schaun,

Ist Feuer, Pest, und Tod, der Herz und Geist durchfähret.

 

Hier durch die Schanz und Stadt, rinnt allzeit frisches Blut.

Dreimal sind schon sechs Jahr, als unser Ströme Flut,

Von soviel Leichen schwer sich langsam fort gedrungen.

 

Doch schweig ich noch von dem, was ärger als der Tod,

Was grimmer denn die Pest, und Glut und Hungersnot,

Dass nun der Seelen Schatz so vielen abgezwungen.

 

Andreas Gryphius

 

Larmes de la patrie

Cette fois-ci, nous sommes ravagés, mais bien plus que ravagés !

Les troupes de peuples enragés, la folle trompette,

L’épée engraissée de sang, le tonnerre du canon

Ont dévasté nos biens, notre travail et nos greniers.

 

Les tours sont en feu, l’église est renversée,

L’hôtel-de-ville en ruines, nos gaillards déchiquetés,

Les vierges sont violées, et où que nous regardions,

Il y a le feu, la peste et la mort qui traversent cœur et esprit.

 

Ici, par les fossés et la ville, le sang neuf coule à tout instant,

Trois fois six années déjà que les flots de nos rivières,

Lourds de tant de cadavres, se sont ralentis.

 

Mais je ne parle pas de ce qui est plus dur que la mort,

Plus sinistre que la peste, et le feu, et les famines,

C’est que maintenant, ce sont les âmes qui sont en ruines.

 

Traduction: Bernard Walter

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 Responses to “«Le Loup de Wall Street», un instrument du pillage du monde”

  1. Michèle Herzog 19 janvier 2014 at 15:38 #

    Merci Monsieur pour votre analyse très lucide de ce système financier sans aucune éthique qui sévit depuis des lustres. Je n’ai pas vu ce film. D’après l’article publié dans le Matin-Dimanche de ce jour, l’histoire a lieu en Suisse romande. Ce qui me choque c’est aussi le fait que la justice dans nos cantons romands ne réagisse pas pour traquer ces truands. Elle ne faisait rien dans les années 1990 et ne fait toujours rien en 2014. Pourquoi ? Pour ne pas déranger notre “belle” place financière ? Meilleures salutations. Michèle Herzog

  2. Claude Ninguen 20 janvier 2014 at 02:31 #

    Un tel film m’inquiète beaucoup moins qu’une série TV comme Navy CIS, excellente à beaucoup de points de vue, mais dont la figure paternelle Gibbs considère le plus naturel du monde de menacer un suspect de l’envoyer à Guantanamo … un “détail” qui risque fort de passer inaperçu!

  3. Goupil 21 janvier 2014 at 13:34 #

    Constat fait l’autre soir, en me trompant de salle de cinéma: selon les films projetés, les annonces qui précèdent la diffusion sont très différentes. Avant le lion de Wall Street, il ne s’agit, par exemple, que de films ultra-violents où les explosions le disputent à la crudité des dialogues. Pas le meilleur moyens de soigner l’hyper-activité d’une partie de la population…

  4. Inspecteur Colombo 21 janvier 2014 at 22:45 #

    D. Rochebin (qui sait polir et faire briller les pompes de ses illustres interlocuteurs jusqu’à pouvoir y contempler sa propre image) interviewait ce lundi Jean-Claude Biver. Début sans surprise: “Jean-Claude Biver bonsoir!”, la répétition des berceuses donne aux enfants un sentiment de sécurité, aux téléspectateurs aussi, mais là n’est pas mon propos. Nonante secondes plus tard, Darius s’émerveille pour l’application que ce vendeur passionné a sur son portable: Chaque vente de montre y est annoncée immédiatement, chaque franc entré en caisse, que ce soit à Courchevel ou à New York, quelle belle passion! “Finalement notre seul succès c’est à travers la vente!” commente Biver qui enchaîne: “C’est le seul moyen de vérifier si nous avons du succès.”
    Merci monsieur Biver, c’est donc cela le succès! … ?
    Peut-être que les ados qui passent un après-midi entier pour arriver à franchir un rebord de trottoir avec leur skateboard ont une autre idée de ce que c’est, un succès. Ceux qui hantent les snowparks aussi, qui travaillent des jours pour poser un backflip, et je ne pense pas qu’un tel interview leur donne franchement envie de participer à notre monde d’adultes.
    J’en reviens à mon point de départ, les pompes. De mon temps on était cordonnier parce que l’on savait faire et réparer des chaussures, non parce que le rendement dans la vente de godasses était supérieur à celui offert dans le marché des robinets ou des montres. Le succès du cordonnier, c’était que le client ait les pieds au sec, et que les souliers ne lui fassent pas mal. Quant aux cireurs de chaussures, les vrais, ils n’affichaient pas des salaires de présentateur vedette.
    Juste une dernière question, monsieur Biver, au moment où je quitte la pièce: Vous avez bien dit: “notre seul succès” …

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