L’Arlésienne de Genève


On m’a toujours répété que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. On avait tout faux ! S’il est au monde un peuple heureux, ce sont bien les Genevois.

PAR MARC SCHINDLER

Ils habitent une des villes les plus connues au monde pour ses 141 banques accueillantes, ses 250 multinationales, ses organisations internationales, son jet d’eau, ses quais fleuris au bord du lac. Heureux, les Suisses sont riches et prospères. Selon une statistique récente, leur revenu disponible moyen s’élève à 6766 francs suisses, soit 5606 euros par ménage. Les Genevois ne sont pas les plus mal lotis. Même si le coût de la vie est aussi l’un des plus élevés au monde.

Et pourtant, ces nantis ont un problème: leur ville étouffe sous le poids de la circulation automobile. Normal, la ville du bout du Léman est coincée entre le lac et les montagnes, les ponts sont saturés du matin au soir, sa seule autoroute vers la Suisse est un piège à bagnoles. Et plus de 70 000 frontaliers français embouteillent chaque matin les postes de douane pour travailler à Genève où les salaires sont trois fois plus élevés qu’en France. Bref, les peuples heureux ont aussi une histoire! Depuis plus d’un siècle, les malheureux Genevois se cassent la tête pour trouver une solution à leurs bouchons. Ils ont déjà construit une autoroute pour contourner la ville, une merveille qui a coûté 100 millions du kilomètre! Ils construisent un métro, le CEVA, pour encourager les transports publics entre la Haute Savoie et Genève. Une danseuse à 1,6 milliard. Et pourtant, le centre de Genève étouffe toujours.

Mais, bon sang, c’est simple: il faut que les bagnoles traversent le lac pour éviter qu’elles n’envahissent le centre-ville. Alléluia! Doucement, on se calme! Traverser le lac, mais comment? Sur un pont ou sous un tunnel? That is the question. C’est l’Arlésienne de Genève: comme le rappelle la “Tribune de Genève”, «les associations automobiles lancent en 1985 une initiative populaire pour une traversée de la rade, sans imposer de plan précis. Le peuple applaudit: le 12 juin 1988, c’est oui à 68,5%. Mais lorsqu’il est confronté à des projets concrets, le même peuple les rejette. Le 9 juin 1996, c’est non à un pont à 69% et non à un tunnel – plus cher – à 71%.»

En 2004, une étude officielle remet l’ouvrage sur le métier. Et la bataille de la rade s’embrase. A ma droite, les amis de la bagnole, les commerçants et le patronat qui espèrent que la traversée permettra de «fluidifier le trafic au centre-ville, y maintenir l’activité commerciale ou encore embellir les quais.» A ma gauche, les écolos qui proclament que le tunnel polluera la nappe phréatique, que les accès provoqueront des bouchons monstrueux et que la circulation sur les quais sera infernale. Du coup, le gouvernement du canton freine des quatre fers. Et, en bon Suisse, il fait ses comptes: la traversée de la rade coûterait 1,175 milliard de francs. Et il ne faudra pas compter sur l’aide la Confédération avant 2030. Mais voilà que l’UDC, le parti xénophobe qui a fait voter l’initiative contre l’immigration étrangère, lance une initiative. Il est urgent de faire passer les bagnoles par un tunnel sous le lac. «Le texte est des plus précis. Il inscrit dans la Constitution genevoise un projet aux gabarits définis, sur un tracé bien établi, à réaliser dans un délai explicitement imparti.». Six ans après le vote sur le projet, les voitures traverseront le tunnel! Tous les partis genevois sont contre, sauf l’UDC et son allié, le Mouvement des Citoyens genevois, qui a déclaré la guerre aux frontaliers.

Mais voilà que le tout-puissant Touring Club suisse vient au secours des populistes genevois. Il propose de financer le tunnel par un péage. Soutenu par le commerce genevois, il a refait ses calculs: le tunnel ne coûterait que 700 millions. Les électeurs trancheront, le 28 septembre. Mais la campagne des chiffres et des arguments fait rage. Dans la presse locale, les experts auto-proclamés se lâchent, dans la “Tribune de Genève”. Un certain O. Charles: «Grâce aux nouvelles technologies, dans 15-20 ans, il y aura beaucoup moins de voitures même si la mobilité augmentera. Pour un grand nombre, nous ne serons plus propriétaires de nos voitures mais juste locataires, le temps d’une course. Peut être même qu’il n’y aura déjà plus de volant. Moins de places de parking, moins de trafic, moins d’embouteillage… moins besoin de traversée courte de la rade.» Moli Youki: «Ca en fait beaucoup, du fric pour les automobilistes… 1) un péage urbain à chaque pont pour ceux qui veulent absolument traverser par le centre-ville et 2) que ce fric serve plutôt à payer le financement d’agrandissement/élargement des voies existantes de l’autoroute de contournement. C’était prévu pour, non? “contourner”… eh voilà! Nippon ni tunnel.» J. Aryagi: «Qu’importe le prix de l’ouvrage il nous faut cette traversée, il ne faut plus attendre. Peuple de Genève n’écoutez pas cet Etat d’incapables. A leurs yeux cet ouvrage plus que nécessaire coûte trop cher, par contre lorsqu’il s’agissait de voter pour le CEVA il n’y avait aucun problème que ça coûte la peau des fesses alors que Genève aurait pu s’en passer largement.» Des experts, on vous dit !

En attendant l’issue de cette bataille homérique, le reste de la Suisse ricane: les Genevois, forts en gueule et râleurs congénitaux, sont vraiment les champions du monde de l’indécision – des dizaines d’années, des millions dépensés pour étudier un problème – et aucun accord pour trouver une solution. Selon une étude fédérale sur l’image des Suisses, les Genevois sont considérés comme sûrs d’eux. A noter qu’ils arrivent également en tête pour ce qui est du snobisme! On pourrait ajouter: pour l’incapacité à décider, les Genevois ne craignent vraiment personne.

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