Le Qatar cherche des renforts pour sauver Al-Jazeera


Le Qatar ne lésine jamais sur les moyens. Pour venir à la rescousse d’Al-Jazeera, il a invité à Doha des journalistes et des ONG venus du monde entier.

PAR IAN HAMEL, de retour du Qatar

Dans les salons du Ritz-Carlton, on croisait même des responsables du Haut-Commissariat aux droits de l’homme et de Human Rights Watch. Pourquoi une telle mobilisation ? Ce n’est pas le Qatar qui possède Al-Jazeera, mais plutôt Al-Jazeera qui domine cet émirat gazier.

Parler des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression au Qatar, cela ne relève-t-il pas d’une très mauvaise blague ? Alors que le pays ignore les partis politiques et les syndicats. Et que la moindre petite critique à l’encontre de l’émir Tamin bin Hamad al-Thani serait immédiatement assimilée à un complot contre la sureté de l’Etat. En prime, elle vaudrait à son auteur d’interminables années derrière les barreaux. Le portrait du plus jeune chef d’Etat du Golfe (37 ans) est placardé sur les façades des gratte-ciel de la capitale. Des autocollants avec son visage stylisé sont apposés sur les automobiles. Les vendeurs dans les souks proposent son effigie sur les T-shirts. La même image apparaît en une du quotidien Qatar Tribune. Les 24 et 25 juillet, le Qatar organisait une conférence internationale intitulée « Freedom of expression : facing up to the threat ». Les raisons de ce méga raout ? Depuis le 5 juin dernier, le Qatar est assiégé par ses voisins. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), Bahreïn et l’Egypte ont brutalement rompu leurs relations diplomatiques et fermé leurs frontières avec l’émirat. Motif ? Ces quatre pays accusent Doha de soutenir le terrorisme. Selon les Saoudiens, « le Qatar accueille divers groupes terroristes pour déstabiliser la région, comme la Confrérie des Frères musulmans, Daech et Al-Qaïda ». Si ces accusations ne sont pas totalement infondées, l’Arabie saoudite semble oublier elle-même qu’elle sponsorise entre autres l’ONG al-Haramayn, une structure inscrite par les Etats-Unis depuis 2001 sur la liste des organisations finançant le terrorisme (1).

En 2006, Al-Jazeera se décline en anglais

Initialement, les quatre pays du blocus ont adressé au Qatar une liste de treize demandes. Outre l’arrêt de tout contact avec des organisations terroristes et l’expulsion de tous les irhâbiyyin (terroristes) hébergés dans l’émirat, ils réclament une réduction drastique de ses relations diplomatiques avec l’Iran, et la fermeture de la chaîne Al-Jazeera, accusée de propagande islamiste. Or, Al-Jazeera, créée en 1996, n’est pas une chaîne comme les autres. Parfois surnommée « TV-Ben Laden » pour avoir diffusé des cassettes du fondateur d’Al-Qaïda, c’est l’âme de ce petit pays aride, à peine plus vaste que la Corse. Ce média, qui s’est voulu l’égal de CNN, a réussi en deux décennies à faire connaître le Qatar dans le monde entier. Alors que les autres télés arabes ne sont que des outils de propagande, « voués au mensonge à la flagornerie », animés par des journalistes à la solde des familles royales et des dictateurs, « Al-Jazeera a été une chaîne surprenante, avec des audaces », reconnaît un livre pourtant à charge, « Le vilain petit Qatar, cet ami qui nous veut du mal », paru en 2013 (2). De son côté, l’auteur de l’article a rendu visite à Al-Jazeera en 2006, au moment où la chaîne lançait sa version anglaise, et partait à la conquête de l’Occident et de l’Asie. « Nous n’avons pas d’agenda idéologique. Pour ma part, je souhaite mettre l’accent sur des thèmes aussi essentiels que les droits de l’homme et la protection de notre environnement », nous avait confié Ahmed Sheikh, le rédacteur en chef d’Al-Jazeera en arabe. L’époque était alors à l’euphorie, Al-Jazeera imaginait des versions en français, en espagnol, en turc. La star de l’antenne, le prédicateur d’origine égyptienne Youssef al-Qaradawi, animait l’émission « la charia et la vie », justifiant les attentats-suicides, et regrettant qu’Hitler n’ait pas terminé sa sale besogne…

Embarqués pour soutenir Al-Jazeera

Depuis la chaîne qatarie a révisé ses ambitions à la baisse. Et le printemps arabe a démenti les propos d’Ahmed Sheikh. Al-Jazeera a bien un agenda idéologique : celui de promouvoir les Frères musulmans, la Confrérie fondée par l’Egyptien Hassan al-Banna en 1928. De Ennahdha en Tunisie au Hamas dans la bande de Gaza. Mardi 25 juillet, tous les participants de la conférence internationale pour la liberté d’expression sont invités à se rendre dans le hall de l’hôtel Ritz-Carlton afin de rejoindre par bus la chaîne d’information arabe la plus célèbre du monde. Précédemment, il a fallu communiquer son passeport, on ne rentre pas comme dans un moulin dans cette citadelle assiégée. Loin des tours de verre de Doha, la station est à l’écart de la ville, derrière de hauts murs, sévèrement gardée. Naïvement, nous pensions pouvoir nous entretenir avec des journalistes anglophones ou arabophones. Mais dès notre arrivée devant les studios, on nous met dans les mains de grandes pancartes appelant à la liberté de la presse et exigeant que les journalistes ne soient plus traités comme des criminels. Nous sommes ensuite poussés sur un vaste plateau de télévision et filmés en direct. Brutalement, nous sommes devenus, sans que l’on daigne nous en demander l’autorisation, des acteurs engagés dans le conflit opposant le Qatar à l’Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, à Bahreïn et à l’Egypte !

Autoriser les syndicats de journalistes au Qatar

Avec quelques collègues journalistes nous parvenons à nous défiler, pour ne pas être à l’écran ou sur les photos, publiées le lendemain dans la presse qatarie. Il s’agit ensuite d’éviter les pétitions, que l’on nous demande avec insistance de signer… Le Qatar a une bien curieuse façon de défendre la liberté de la presse. Malgré tout, la question reste posée : faut-il se mobiliser en faveur d’Al-Jazeera ? La presse britannique a très vite répondu. Pour The Times, la fermeture exigée par les quatre serait « la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis cinquante ans ». Pure hypothèse, mais imaginons que la Chine demande à Berne d’interdire la parution de la NZZ ou du Temps ? Ce serait intolérable. Invité à cette conférence, Mohammad Ali Ainsour, du Haut-Commissariat of Human Rights, a pris la défense de la chaîne qatarie « qui a permis de développer le journalisme dans le monde arabe ». Mais il a aussi appelé l’émirat à autoriser la création de syndicats professionnels, notamment de journalistes. Kenneth Roth, le directeur de Human Rights Watch, s’est montré encore plus incisif. « Al-Jazeera a apporté un peu d’air frais. Mais ce n’est pas parfait. Elle a parfois franchi la ligne rouge. La chaîne a soutenu les Frères musulmans. Doit-on considérer cela comme un signe d’ouverture ? ». Kenneh Roth a ensuite appelé à la libération d’un bloggeur, emprisonné depuis trois ans au Qatar. Enfin, profitant de la visite du président Recep Erdogan à Doha (Ankara soutient le Qatar), il a rappelé que la Turquie était la « plus grande prison de journalistes du monde ».

Fermeture des bureaux au Caire et à Jérusalem

Pour l’instant, cette conférence, regroupant un peu plus de 200 ONG et syndicats de journalistes, n’a guère impressionné les « pays du blocus ». L’Arabie saoudite continue d’exiger que le Qatar mette fin à la chaîne de télévision Al-Jazeera qui « incite au terrorisme, en invitant et en promouvant les terroristes bien qu’ils soient sur liste noire ». Quant à l’Egypte, elle ne fera pas « de compromis avec une quelconque forme de terrorisme ». Le Caire accuse toujours Doha « d’avoir utilisé ses organisations médiatiques pour promouvoir, justifier et glorifier des activités terroristes ». Plus grave pour la chaîne qatarie : ses journalistes ne peuvent plus se rendre sur le terrain. Dorénavant les Egyptiens, les Emiratis, les Saoudiens refusent les invitations de la télévision. Enfin, Benyamin Netanyahou a annoncé à son tour qu’il entendait expulser Al-Jazeera, en fermant ses bureaux à Jérusalem. C’est pourtant la seule chaîne arabe présente en Israël. Ce boycott risque de pénaliser lourdement la TV qatarie, et lui faire perdre des millions de téléspectateurs partout dans le monde. Mais n’est-ce pas ce que souhaite l’Arabie saoudite qui cherche depuis 2003 à imposer Al Arabiya ?

(1) Fatiha Dazi-Héni, « L’Arabie saoudite en 100 questions », éditions Tallandier.
(2) Nicolas Beau, Jacques-Marie Bourget, Fayard.

Dès l’arrivée des invités devant les studios, on leur a mis dans les mains de grandes pancartes appelant à la liberté de la presse… Photo Hamel

 

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